Entre les murs des prisons d’Israël

 

Je suis ma liberté
Nasser Abu Srour
Traduit de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols,
Gallimard,
304 pages,
22,50 €.
Prix de la littérature arabe 2025
Le Palestinien Nasser Abu Srour, accusé de meurtre, a passé 32 ans dans plusieurs prisons israéliennes, avant d’être libéré à l’automne. Il en a tiré un récit fragmenté et plein d’humanité, Je suis ma liberté, qui a obtenu en France le Prix de la littérature arabe 2025.

Ce sont des dates lointaines, inscrites dans l’histoire, comme autant de jalons d’espoir et de désespoir, indices fanés d’une grande fatigue qui épuise les Palestiniens depuis des décennies. Par exemple, Oslo, 1993. « Les prisons entrèrent en effervescence. Des mois durant, des colloques politiques et des débats animés se tinrent dans nos étroites cellules. » Le Palestinien Nasser Abu Srour, qui écrit ces lignes, commence alors la longue partie de sa vie qu’il passera dans les prisons israéliennes. Trente-deux ans. Il vient d’en sortir, le 13 octobre 2025, et vit depuis en exil au Caire. Entretemps, son récit de prison, Je suis ma liberté, un texte âpre et magnifique, frémissant d’une colère contenue et dévoilant un amour magnifique, a été publié au Liban, en Espagne, aux États-Unis et en France.

À propos d’Oslo, l’auteur poursuit :
Un hiver froid attendait les prisonniers palestiniens. Leurs cœurs étaient divisés. Des murs s’écroulaient. D’autres étaient bâtis sur des ruines (…) Les murs parlaient des langues étrangères les unes aux autres. La misère, la faim et l’injustice y étaient traduites de manières différentes. La libération était vue sous mille angles.

Et puis Oslo s’évanouit, tout devient plus dur. Viennent plus tard l’intifada d’Al-Aqsa en 2000 après la visite d’Ariel Sharon sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem ; les offensives répétées de l’armée à Gaza ; le discours de Barack Obama au Caire en 2009 dont beaucoup pensaient qu’il ferait bouger les lignes ; la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. Et, pour Nasser Abu Srour, des transferts de la prison d’Ashkelon à celle de Nafha, puis à celle d’Hadarim surnommée le « coffre-fort », des politiques carcérales de plus en plus dures, des vagues d’arrestations incessantes :
J’observais ces nouveaux prisonniers de près : ces âmes vierges dont le mur tantôt frôlait les corps avec douceur, tantôt les écorchait. Je les voyais tenter de s’y accrocher avec candeur et, souvent, s’effondrer douloureusement.

Des milliers de prisonniers sans droits
Dans la vie des Palestiniens, le récit de prison est monnaie courante. Récit d’humiliation, parfois de terreur, tant le monde carcéral imaginé par le pouvoir israélien s’inscrit parmi les pires du monde, avec une dureté toujours renouvelée. Il n’est pas inutile en préalable de citer quelques chiffres. Il y avait, au 12 août 2025, 10 800 prisonniers politiques palestiniens, dont 3 629 détenus sous le régime de la détention administrative, c’est-à-dire renouvelable sans limites, ni jugement ni procès. Deux mille quatre cent cinquante-quatre personnes originaires de Gaza étaient en outre détenues comme « combattants illégaux », sans, non plus, procès ni limite de durée.

Les libérations de centaines de prisonniers à l’automne 2025 — y compris Nasser Abu Srour — en échange des otages détenus par le Hamas ou d’autres fractions palestiniennes et des dépouilles d’otages n’empêchent pas le chiffre de gonfler sans cesse. L’armée et la police israélienne arrêtent chaque jour des dizaines de personnes dans les territoires palestiniens occupés, à Jérusalem, mais aussi dans des villes comme Bethléem ou Haïfa, supposées incarner ces dernières années une relative cohabitation pacifique entre Israéliens juifs et arabes. J’ai eu l’occasion de rencontrer des jeunes de ces deux villes, profondément marqués par des séjours en détention de quelques jours, parfois de quelques mois, pour une simple participation à une manifestation de solidarité avec Gaza.

Alors, il est presque logique que de nombreux prisonniers aient choisi d’écrire pour témoigner de leur malheur en prison. Il y a quelques années, les éditions Agone avaient publié le remarquable récit d’Assia Zaino, Des hommes entre les murs, basé sur de nombreux témoignages de l’enfer que subissaient des détenus palestiniens. Dans notre collection chez Libertalia, nous avons publié en août 2023 Prisonnier de Jérusalem, où Salah Hammouri racontait ses dix ans en prison et ses combats contre l’arbitraire d’une administration pénitentiaire décidée à briser les détenus.

Nasser Abu Srour a, lui, passé l’essentiel de sa vie d’adulte dans les cellules des prisons israéliennes. Il avait été arrêté à l’âge de 24 ans, puis condamné à la perpétuité pour complicité dans le meurtre d’un officier israélien, complicité et meurtre qu’il a toujours nié. Dans un style splendide, grâce à la belle traduction de Stéphanie Dujols, il met en lumière l’enfer carcéral : « Chaque prisonnier a son monde, vaste ou étroit. Chacun a son alphabet, chacun possède des choses incomplètes et d’autres accomplies. Chacun a sa douleur, son attente et le droit de narrer son expérience ».

Le maître des murs
Une narration heureuse, car il s’agit d’une traversée dans l’ombre, au sens propre et figuré, d’un conflit sur plusieurs décennies, avec ces fractures palestiniennes entretenues et souvent manipulées par l’occupant israélien, le maître des murs. Ce sont ces derniers qui occupent le centre du livre de Nasser Abu Srour, dont le titre original, Histoire d’un mur, rendait sans doute mieux compte de son originalité.

Tu te libères de tout ce qui peut advenir, car rien n’advient
Tout ce qui adviendra, c’est toi,
Tu es le temps et le lieu
À toi seul
En prison tu possèdes tout
Et rien n’est à toi.


Ce qui sera à lui, c’est sa rencontre avec Nanna, une avocate avec qui il entame, au parloir et par correspondance, une relation frémissante après plus de 20 ans à l’ombre du mur. Nanna, « assise sur une chaise blanche derrière une vitre ». « L’amour est comme une naissance, il nous ramène au bout de la ligne », écrit Nasser Abu Srour, qui en oublie la prison, mais pas son mur qui n’a « ni pitié ni pardon ». Israël n’a pas brisé cet homme. C’est autre chose, une privation de vie, un raccourcissement extrême du temps de l’amour, qu’il tente de rattraper avec la touchante passion d’une adolescence à rebours, avec force larmes, lettres et poèmes. Inutile d’en dire plus, si ce n’est que les murs ne tombent pas si facilement.

Jean Stern
Orient XXI du 16 janvier 2026

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