Dans les ruines de Gaza, les universités tentent d’accueillir à nouveau les étudiants

 

Des Palestiniens assistent à la cérémonie de remise des diplômes de 230 médecins des facultés de médecine des universités islamique et Al-Azhar dans la cour de l’hôpital Al-Shifa à Gaza, le 3 janvier 2026. OMAR AL-QATTAA / AFP
Malgré la destruction d’une très grande partie des campus et le manque de moyens, quelques facultés de Gaza ont recommencé les cours en présentiel. Traumatisés par deux ans de guerre, les étudiants reviennent en classe avec l’espoir de reconstruire leur avenir.
Sourire à pleines dents, pouce levé et gobelet de café à la main, Dana Al-Sourani fête le retour à la fac en présentiel. « Le retour à la vie », écrit l’étudiante, en première année d’ingénierie à l’université Al-Azhar de Gaza, en sous-titre d’une vidéo postée le 31 décembre 2025 sur son compte Instagram. On y voit notamment des professeurs se succédant au tableau blanc, micro à la main, devant des élèves attentifs.
Lors de l’ouverture de la section dentaire de l’université, Dana Al-Sourani a réalisé une vidéo montrant des grappes d’étudiants en blouse blanche, affairés autour de « patients », la bouche ouverte, tenant le rôle de « cobayes » pour les jeunes apprentis. « Après la guerre, cela est considéré comme un énorme exploit. Personne ne croyait qu’il restait encore des fauteuils dentaires », raconte au Monde Ines Al-Attar, inscrite en première année de médecine dentaire à l’université Al-Azhar. Tous les témoignages ont été recueillis par téléphone, Israël interdisant toujours aux journalistes étrangers d’accéder à la bande de Gaza.
Malgré la musique pop et le montage dynamique de ces vidéos, difficile de ne pas remarquer le trou béant dans le premier bâtiment filmé en panoramique, ni les fenêtres soufflées des immeubles de l’université, que Dana Al-Sourani arpente en mode selfie. Et encore moins la gigantesque bâche bleue plastifiée derrière le tableau blanc sur lequel les professeurs écrivent leurs formules, faisant office de mur.

Coût des réhabilitations
A l’instar des hôpitaux, des écoles et des bâtiments gouvernementaux, les universités de l’enclave ont été ravagées par l’offensive israélienne lancée en octobre 2023 en représailles à l’attaque du Hamas. Selon une étude du ministère de l’éducation menée avec l’Unesco, 95 % des campus de la bande de Gaza ont été affectés, à des degrés divers, par la guerre, et 22 sur 38 ont été complètement détruits. Sur 206 bâtiments évalués, 195 sont hors service, car démolis ou gravement abîmés.
Les universités de Gaza tentent malgré tout, depuis fin novembre, d’accueillir de nouveau des étudiants, progressivement. « Des 18 institutions d’enseignement supérieur [dont 12 universités], quatre ont pu reprendre le présentiel de manière partielle, et uniquement pour certaines spécialités scientifiques. Le collège universitaire des sciences appliquées a été le premier à redémarrer, dans des locaux loués, ainsi que l’université islamique, l’université Al-Azhar et l’Université de Palestine », précise Abdel Hamid Al-Yaqoubi, porte-parole de l’enseignement supérieur.
Les établissements restants ne sont pas en mesure d’engager les frais nécessaires à la réhabilitation des locaux, ou même de se réapproprier les sites, envahis par des tentes de déplacés. Pour leurs étudiants, l’enseignement en ligne, mis en place au printemps 2024, six mois après le début de la guerre, reste donc la règle. Un parcours du combattant, compte tenu des coupures du réseau Internet, de l’absence presque totale d’électricité et du surpeuplement des camps de déplacés, peu propices aux études. « Parfois, je rêvais qu’un missile me tombe dessus, tellement c’était difficile d’apprendre », confie Ines Al-Attar, qui a passé le tawjihi (le baccalauréat) en ligne, à l’automne, sous la tente familiale plantée sur le rivage sablonneux d’Al-Mawassi, dans le Sud.
Les établissements ayant repris partiellement l’enseignement en présentiel bricolent avec les moyens du bord. D’autant que, en raison des restrictions imposées par l’Etat hébreu dans l’acheminement de l’aide et des produits dans l’enclave, y compris depuis le cessez-le-feu d’octobre 2025, il ne leur est pas possible de renouveler leur matériel cassé. A l’université Al-Azhar, les étudiants en dentaire, médecine, pharmacie et première année d’ingénierie doivent se partager les rares salles qui ont pu être aménagées. « Nous avons récupéré des chaises brûlées ou endommagées, que nous avons rafistolées avec des planches, témoigne Mohammed Abed, l’un des doyens. Les étudiants restent parfois assis dessus cinq heures par jour. Après deux années de guerre, il n’y a pas d’autre choix que de se relever et de continuer. »

« Motivation exceptionnelle » des étudiants
L’université islamique, classée troisième meilleure université de Palestine et première à Gaza, a elle aussi subi de lourds dégâts. Sur ses 18 bâtiments, 14 ont été détruits et quatre endommagés. « Des travaux ont commencé sur les deux bâtiments les moins touchés, et certaines salles ont été rénovées pour recevoir les étudiants. Nous prévoyons de réhabiliter le reste d’ici à cinq ans et, entre-temps, de les accueillir dans des structures préfabriquées lorsque leur importation [dans l’enclave] sera possible », explique le docteur Anwar Al-Sheikh Khalil, doyen de la faculté de médecine, dont le bâtiment a été pulvérisé par l’armée israélienne, qui l’avait au préalable utilisé comme caserne.
Le responsable évoque ses étudiants avec fierté. Bien que ceux des deux premières années aient été contraints aux cours interactifs à distance pendant l’offensive israélienne, ceux de la troisième à la sixième année ont poursuivi leur cursus directement dans les hôpitaux de l’enclave. « Ils n’ont pas fait qu’étudier, ils ont aidé les médecins dans des hôpitaux débordés, assiégés et bombardés », souligne-t-il. En décembre 2025 et janvier 2026, des centaines d’apprentis médecins ont été diplômés lors de cérémonies organisées à ciel ouvert, devant les bâtiments réduits à l’état de carcasses de l’hôpital Al-Shifa, autrefois le plus grand complexe médical du territoire palestinien.
« A Gaza, l’attachement à l’éducation est profondément ancré parce que nous n’avons pas de ressources naturelles, explique Ali Al-Khatib, l’un des doyens du collège universitaire des sciences appliquées. Le seul capital des familles, c’est d’avoir un enfant diplômé. Nos échanges avec les étudiants révèlent une motivation exceptionnelle à poursuivre leurs études et à reconstruire une vie normale. »

Six heures de trajet par jour
Pour rejoindre ses cours de dentaire, Ines Al-Attar se lève à 4 h 30, se prépare à la lumière d’une lampe torche, marche une heure jusqu’au point de départ des taxis, où elle doit parfois trouver cinq autres étudiants pour que le chauffeur accepte le trajet. « Le voyage dure presque deux heures et le retour peut prendre trois heures. Les routes sont détruites, jonchées de ruines et on s’étouffe à cause de la poussière. Avant la guerre, tout cela ne prenait que deux heures », raconte-t-elle. Comme l’ensemble des habitants de l’enclave, les étudiants gazaouis font face à d’importantes difficultés de transport liées à la pénurie de carburant, au manque de véhicules, au mauvais état des routes et au coût élevé des déplacements.
Décidée à voir le bon côté des choses, Hamsa Al-Baba, inscrite en première année de médecine à l’université islamique, fait valoir que cette reprise lui a permis de sortir de l’isolement et de la dépression des deux dernières années. « Je rencontre de nouvelles personnes venues de régions différentes. Je tisse de bonnes relations avec mes professeurs et je deviens plus mature. C’est vrai que le trajet est épuisant, mais dans quelques années je serai fière de m’être battue pour pouvoir aller à l’université », confie l’étudiante réfugiée dans le camp d’Al-Bureij, dans le centre de l’enclave.
Pour soulager les étudiants déplacés vers le Sud, une poignée d’universités ont loué des salles dans le centre du territoire et à Khan Younès (Sud). Confrontées à des jeunes dont les familles ont tout perdu, elles proposent également des facilités, comme le paiement échelonné des frais. « L’occupant israélien a mené un véritable éducide dans le cadre d’une guerre d’extermination, mais nous avons démontré que nous pouvions poursuivre notre mission malgré tout », affirme Ibrahim Doghmoush, conseiller juridique à l’Université de Palestine, dont les principaux bâtiments, dans la ville de Gaza, ont été anéantis. Ruinées financièrement, les universités éprouvent les plus grandes difficultés à payer leur personnel et leurs responsables comptent sur l’aide internationale pour se reconstruire.

Marie Jo Sader
Le Monde du 15 janvier 2026



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