Dans les prisons israéliennes, la récurrence des violences sexuelles à l’encontre des Palestiniens

 

Un prisonnier palestinien montre les différentes positions auxquelles il a été contraint pendant sa détention. Battu presque quotidiennement, il a perdu 58 kilos après onze mois de prison. Il a séjourné dans la prison Ofer et dans celle du Neguev. En Cisjordanie, le 27 septembre 2025. LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »
Déshabillage forcé, coup sur les parties génitales, pénétration anale : sur 21 détenus qui se sont confiés à l’ONG israélienne B’Tselem après leur libération, un tiers affirme avoir subi de telles violences. D’autres ONG et des agences onusiennes ont recueilli des récits similaires. L’Etat hébreu dément tout mauvais traitement systématique.
C’était dix-neuf jours après son arrestation par l’armée israélienne, le 23 février 2024, à Tulkarem, dans le nord de la Cisjordanie occupée. Sami Al-Sa’i, un journaliste palestinien de 47 ans, venait d’être transféré d’une base militaire vers la prison de Megiddo. « Les gardes m’ont demandé de me déshabiller et de jeter mes vêtements dans une poubelle », raconte le père de six enfants devant des reporters, mercredi 14 janvier. « Ils ont demandé : “Tu es du Hamas ? Tu es journaliste ?”, témoigne-t-il. Les coups ont commencé, ils ont frappé toutes les parties de mon corps (…). Ils m’ont emmené dans une autre pièce. Ils m’ont dit de me mettre à genoux, j’ai pensé qu’ils voulaient m’humilier. Ils m’ont frappé encore. »
A cet instant, selon son récit, le détenu a les yeux bandés. Les gardiens l’immobilisent complètement. « Ils ont essayé de faire entrer quelque chose de dur dans mon anus. J’ai résisté, j’ai tendu mes muscles de toutes mes forces. Mais c’était trop douloureux, ils m’ont pénétré profondément. La douleur était terrible. (…) Ils ont recommencé. » L’homme a entendu ses gardiens rire puis fumer une cigarette. Ils l’ont ensuite transporté dans une cellule collective. Pendant plusieurs jours, il a nettoyé la plaie avec du papier toilette.
Sami Al-Sa’i est resté seize mois en « détention administrative », terme d’apparence neutre qui désigne l’incarcération sans charge ni moyen de se défendre, utilisée massivement depuis le 7 octobre 2023 pour des milliers d’habitants de Cisjordanie. « Ils voulaient que je collabore avec eux, j’ai refusé », explique-t-il. Au viol dont il affirme avoir été victime, se sont ajoutés les coups réguliers, les humiliations, les privations de nourriture. Le journaliste a perdu trente kilos pendant sa détention. Il a été libéré le 10 juin 2025 sans explication, ni accusation.
Il souligne ne jamais avoir imaginé l’intensité des abus alors même qu’il avait déjà été détenu deux fois par Israël en 1997 (quatre mois) et en 2016 (neuf mois), accusé d’activisme en faveur de la Palestine. En 2018, il avait, par ailleurs, témoigné auprès de l’ONG Human Right Watch des violences qu’il avait subies dans les prisons palestiniennes – le rapport avait révélé l’ampleur des tortures commises par le Hamas à Gaza et l’Autorité palestinienne en Cisjordanie.

« Un devoir moral de dire »
Sami Al-Sa’i a choisi de raconter son histoire à visage découvert, sans demander de masquer son identité. Au risque d’être de nouveau arrêté par l’armée israélienne. Au risque aussi de souffrir l’opprobre parmi les siens, tant le viol des hommes est tabou dans la société palestinienne, encore plus que celui des femmes. Après avoir révélé dans les médias arabes les tortures sexuelles subies, il a dû quitter Tulkarem pour rejoindre Qalqilya, une autre ville de Cisjordanie, et recommencer sa vie sans souffrir du regard des autres. « C’est un devoir moral de dire ce qui m’est arrivé et ce qui arrive aux autres », insiste-t-il.
Aux côtés de Sami Al-Sa’i, 20 autres détenus palestiniens, issus de Gaza et de Cisjordanie, ont accepté de témoigner auprès de B’Tselem, une ONG israélienne de défense des droits humains, après avoir été libérés ces derniers mois. Ces récits – dont certains sont insoutenables – viennent s’ajouter à 55 autres publiés en juillet 2024. « Israël poursuit sa politique systématique et institutionnalisée de torture et de mauvais traitements à l’encontre des prisonniers palestiniens, approuvée et soutenue par le système politique, le système judiciaire, les médias et, bien sûr, les autorités pénitentiaires elles-mêmes », écrit l’organisation dans un rapport publié mardi 20 janvier.
B’Tselem indique avoir identifié formellement 84 Palestiniens morts dans les prisons de l’Etat hébreu depuis le 7 octobre 2023. Une estimation proche de celles données par l’ONG israélienne Physicians for Human Rights (98 décès) ou le comité des prisonniers palestiniens (87). A titre de comparaison, selon les mêmes sources, une trentaine de détenus palestiniens étaient décédés dans les dix années précédant 2023. Le nombre de morts a ainsi été multiplié par dix alors que le nombre de détenus a doublé passant de 4 900 en septembre 2023 à 10 800 au moment du cessez-le-feu, en octobre 2025. Environ 2 000 Palestiniens ont, depuis, été relâchés en échange de la libération des derniers otages israéliens retenus par le Hamas – également victimes de privations, de mauvais traitements et de violences sexuelles, pour certains d’entre eux.

Récurrences dans les modes opératoires
L’accumulation des témoignages met en évidence des récurrences dans les modes opératoires. « Les détenus continuent d’être victimes de violences et d’abus fréquents, institutionnalisés et organisés, notamment de décharges électriques, d’utilisation de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes, de brûlures causées par des cigarettes écrasées sur leur corps ou par des liquides bouillants versés sur eux, de tirs de balles métalliques recouvertes de caoutchouc, de coups de matraque et d’attaques de chiens », relève B’Tselem. Les conditions de vie apparaissent particulièrement dégradées : surpopulation, absence d’hygiène, nourriture insuffisante, etc. Une politique assumée : le ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir (extrême droite), chargé de l’administration pénitentiaire, se dit « fier » d’avoir fait des prisons « un enfer ».
Sept des 21 prisonniers interrogés par B’Tselem ces derniers mois font état de violences sexuelles. Parmi eux, deux hommes originaires de Gaza accusent des gardiens d’avoir commis des viols avec des objets – des déclarations impossibles à vérifier, l’Etat hébreu interdisant depuis vingt-sept mois aux journalistes internationaux de se rendre dans l’enclave palestinienne de façon indépendante. « Les témoignages de prisonniers libérés indiquent un schéma de violences sexuelles en détention, allant des menaces d’agression sexuelle, au déshabillage forcé, jusqu’à des agressions sexuelles avérées. Cela inclut des coups sur les parties génitales, qui provoquent des blessures graves, le lâcher de chiens sur les prisonniers et des pénétrations anales avec différents objets », écrit l’ONG.
Ces constats viennent compléter des récits, concordants, recueillis par des médias lors de chaque vague de libération de détenus. Ils viennent aussi corroborer les constatations effectuées à Gaza lors de la remise de corps. Ils s’ajoutent aux rapports et aux alertes émises par des ONG et des agences internationales. « Des hommes et des femmes ont signalé des menaces et des incidents pouvant être assimilés à des violences et à du harcèlement sexuels de la part de [l’armée] pendant leur détention », avait signalé l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en avril 2024. Le haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme avait expliqué, en juillet 2024, avoir reçu « des informations concordantes selon lesquelles des membres des forces de sécurités israéliennes auraient inséré des objets dans l’anus de détenus ».

Le droit des prisonniers réduit
Les autorités israéliennes démentent avoir mis en place ou laissé s’installer des mauvais traitements à grande échelle. Sollicitée par Le Monde, l’armée indique agir « conformément à la législation israélienne et au droit international » et « protéger les droits des personnes détenues dans les centres de détention ». « Tout abus à l’encontre des détenus, que ce soit pendant leur détention ou pendant leur interrogatoire, constitue une violation de la loi et des directives de l’armée israélienne et est donc strictement interdit », ajoute la même source indiquant rejeter « complètement » les « allégations concernant les mauvais traitements systématiques infligés aux détenus, y compris les allégations d’abus sexuels ». Contactée, l’administration pénitentiaire répond se conformer au droit et faire l’objet de contrôles réguliers : « Tous les détenus sont incarcérés conformément à la loi. Tous les droits fondamentaux requis sont appliqués par des gardiens de prison formés de manière professionnelle ».
Selon nos informations, près de 400 plaintes pour mauvais traitement dans les prisons civiles ont été déposées en deux ans par des Palestiniens. Fin 2025, treize enquêtes criminelles étaient en cours concernant des violences par des militaires. L’une d’entre elles vise des soldats de Sde Teiman, un centre de détention du Néguev, accusés d’avoir roué de coups un Gazaoui en 2024, une scène filmée par une caméra de surveillance. Selon l’acte d’accusation, un des militaires avait provoqué une « déchirure de la paroi rectale » du prisonnier avec un objet pointu.
La question des mauvais traitements en prison ne fait pas débat en Israël. Le Parlement a voté, fin 2025, la prolongation d’une loi d’urgence réduisant les droits des prisonniers. La Knesset (le Parlement israélien) examine, également, un projet de loi prévoyant d’instaurer la peine de mort pour les « terroristes » palestiniens. Quant aux détenus morts ces deux dernières années, plus de 80 corps ont été conservés par les autorités malgré les demandes de restitution répétées des familles.

Par Luc Bronner 
Le Monde du 20 janvier 26

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