| Des membres de la famille Al-Ajouri près de leur tente détruite par le vent et la pluie, à Gaza, le 28 décembre 2025. JEHAD ALSHRAFI / AP |
Déplacé de force par l’armée israélienne sur la côte d’Al-Mawassi, dans le sud de la bande de Gaza, Saleh Al-Eid, 85 ans, passe ses journées emmitouflé sous des couvertures, dans un abri de fortune composé d’une bâche et de tissus tendus. Le froid et les intempéries qui s’abattent sur l’enclave aggravent la détresse des Gazaouis, dont les tentes sont régulièrement inondées. Saleh Al-Eid vit là depuis un an et demi avec son épouse, ses quatre enfants et ses petits-enfants, comme près de 1 million de personnes déplacées depuis deux ans par la guerre menée par Israël en représailles à l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023.
Cette épreuve l’a ramené des décennies en arrière, et Saleh évoque, comme d’autres personnes âgées, la période de la Nakba (l’exode forcé de 700 000 Palestiniens, lors de la création d’Israël, en 1948). Le vieil homme se souvient de chaque détail de ces événements survenus lorsqu’il avait 7 ans. « A l’époque, les soldats israéliens entouraient une ville, ouvraient un passage et disaient : “Partez ! Partez !” Ils tuaient, oui, ici et là, mais rien à voir avec aujourd’hui. Nous n’avons jamais connu une telle destruction. Nous n’avons plus rien, c’est comme si nous venions de naître », témoigne le grand-père au téléphone. Israël interdit toujours l’accès de la bande de Gaza à la presse étrangère.
Toutes ses économies avaient été investies dans la construction d’un petit immeuble, dans le quartier de Tell Al-Sultan à Rafah, où il vivait entouré de sa famille avant l’offensive dévastatrice. De l’édifice, il ne reste qu’un tas de ruines, à l’instar de Rafah, ville rasée par l’armée israélienne. « J’ai tellement pleuré quand on a été forcés de quitter la maison, se lamente-t-il. J’ai continué de pleurer chaque jour en arrivant sous cette tente qui ne protège ni de la chaleur ni du froid. »
Maladies diarrhéiques
En plus de ces conditions de vie éprouvantes, il doit endurer l’arthrose, et les suites d’une opération de la prostate réalisée pendant la guerre. « Je fais mes besoins dans une bouteille, je n’ai pas le choix », confie Saleh Al-Eid, qui assure avoir perdu 15 kilos en raison de la malnutrition. « Que Dieu pardonne ceux qui nous ont menés à cela. Ils n’ont rien anticipé, Israël les a piégés, dit-il au sujet du Hamas et de l’attaque du 7-Octobre. Les Israéliens ont toutes les nations derrière eux. Nous, nous n’avons que Dieu comme soutien. »
Traditionnellement piliers des familles gazaouies, les grands-parents, comme Saleh Al-Eid, sont aujourd’hui plongés dans le dénuement, la promiscuité et l’insalubrité des camps de déplacés. A Al-Mawassi, une vingtaine de kilomètres carrés en bord de mer, il faut parcourir de longues distances pour aller chercher de l’eau et de la nourriture, et utiliser des latrines communes, même dans l’obscurité. Les installations de bain sont rares, et les familles sont obligées d’improviser avec des seaux à l’intérieur des tentes. Ces mauvaises conditions d’hygiène affectent particulièrement les personnes âgées, qui contractent infections cutanées et maladies diarrhéiques.
Avant la guerre, la vie de Rim (qui n’a pas souhaité donner son nom), grand-mère de 60 ans, était déjà consacrée aux soins de son mari handicapé, blessé lors des « marches du retour », des manifestations organisées le long de la clôture avec Israël, en 2018. « Mais, dans notre maison, on pouvait se débrouiller et, à l’époque, il pouvait encore marcher avec un déambulateur. » Depuis, il s’est cassé le bassin et un accident vasculaire cérébral (AVC) l’a privé de ses capacités cognitives. Il est désormais cloué dans un fauteuil, qu’il faut pousser sur le sable d’Al-Mawassi, où la famille a été déplacée. Il faut lui prodiguer des soins quotidiens et le laver dans des conditions rudimentaires.
« Je n’ai pas de mots pour décrire ma souffrance et mon épuisement. La peur face à la dégradation de son état me ronge, tout comme l’inquiétude pour l’avenir de mes enfants et petits-enfants, explique Rim. Je souffre moi-même d’hypertension et de diabète. Je ne parviens pas toujours à trouver mes traitements. » Plus de 60 % des médicaments utilisés dans le traitement des maladies chroniques ne sont pas disponibles dans l’enclave, selon les autorités sanitaires locales. Israël continue d’imposer de nombreuses entraves à l’entrée de l’aide, en particulier médicale, selon les organisations internationales, tandis que l’interdiction de sortir du territoire perdure.
L’aide organisée par les jeunes
Rim et sa famille ont également assisté, impuissants, à la fin de vie dégradée de sa belle-mère, morte le 15 août 2025, à plus de 90 ans, lors de la période de famine provoquée par le blocus imposé à Gaza par les autorités israéliennes. Après un AVC, la vieille dame s’est retrouvée alitée dans une tente. Les hôpitaux, débordés par l’afflux de blessés, n’étaient pas en mesure de l’accueillir. « Elle réclamait de la viande, des fruits, du lait, toutes ces choses qu’elle aimait. Elle nous accusait de mentir lorsqu’on lui disait que rien de tout cela n’était possible. Il n’y avait même pas de couches pour ses besoins. C’était très dur, raconte Rim. Elle disait que la Nakba de 1948 n’avait pas été aussi difficile que cette guerre d’extermination. La nourriture, l’eau, tout était disponible à l’époque. Elle n’avait jamais vécu une telle privation. »
L’esprit de solidarité, longtemps le ciment de la société gazaouie, subsiste en partie. Notamment grâce à l’initiative de jeunes qui organisent des cuisines collectives et se relaient pour apporter des bidons d’eau aux personnes vulnérables. Mais, bien souvent, les personnes âgées sont devenues un fardeau pour des familles accaparées par leur propre survie. Certaines, chassées par les attaques israéliennes dans le Nord, au plus fort de la guerre, ont dû abandonner leurs aînés, faute de pouvoir les transporter. Malgré l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu précaire, le 10 octobre 2025 (plus de 400 Palestiniens et trois Israéliens tués depuis cette date), les personnes âgées nourrissent encore la crainte d’être des laissées-pour-compte en cas de déplacements soudains.
Célibataire et sans enfants, Fayrouz (elle n’a pas souhaité donner son nom), 80 ans, a, elle, choisi de rester dans sa ville, Gaza, pendant les deux années de guerre, avec sa plus jeune sœur, malgré les bombes qui pleuvaient sans relâche. Mais celle-ci est morte en juillet 2024. Sa santé s’est dégradée après une chute qui nécessitait la pose d’une prothèse de la hanche, introuvable en raison du blocus. Pour Fayrouz, le monde s’est alors effondré.
Bien que son appartement du quartier de Rimal tienne encore debout, la vieille femme, de confession chrétienne, a préféré se réfugier à l’église orthodoxe Saint-Porphyre de Gaza. « J’ai essayé de rentrer chez moi la première semaine après la trêve, mais je n’ai pas réussi à rester. Seule, à mon âge, c’est très dur. J’ai peur du bruit des bombes, des avions, confie-t-elle. L’église se trouve dans le quartier de Zeitoun, tout près de la ligne jaune, et les Israéliens bombardent toute la nuit de ce côté-là. Mais je me sens plus en sécurité avec la communauté. »
L’octogénaire a pourtant échappé de peu à la mort, quelques jours seulement après celle de sa sœur. Le mur de la pièce où elle dormait à l’église s’est effondré sur elle à la suite d’une frappe israélienne. L’église Saint-Porphyre, datant du XIIe siècle, l’une des plus anciennes au monde encore en activité, avait déjà été la cible d’une attaque israélienne, le 19 octobre 2023, qui avait fait au moins 18 morts parmi la centaine de civils réfugiés dans l’enceinte.
« Je fais semblant d’être solide »
Ancienne fonctionnaire dans l’enseignement, Fayrouz se livre difficilement. « C’est dur, comme pour tout le monde, répète-t-elle d’abord, avant de fondre en larmes. Je fais toujours semblant d’être solide, je ne pleure jamais devant les autres, mais à l’intérieur je me sens très faible. Quand ma sœur était vivante, elle me serrait dans ses bras et me réconfortait. Aujourd’hui, je ne reçois plus aucune affection. Et, autour de moi, tout le monde est préoccupé par sa propre survie, par un possible exil. »
L’offensive israélienne, qualifiée de génocide le 16 septembre 2025 par une commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, a rendu sa ville, comme le reste de l’enclave, méconnaissable : un vaste champ de ruines, peuplé de visages inconnus à force de déplacements successifs. Les amies les plus proches de Fayrouz ont été tuées. D’autres ont été déplacées vers le sud ou ont réussi à s’exiler en Egypte au début de la guerre.
Fayrouz qui, avant la guerre, commençait ses journées « par du sport sur la corniche » et prenait plaisir à « manger en bord de mer », s’est aujourd’hui repliée sur elle-même. « Tout est détruit, il y a des tentes partout. Je ne reconnais plus rien. Plus personne ne sourit. Même les jeunes ont l’air vieux, à cause de la fatigue, de l’excès de responsabilités et du manque de moyens. Gaza est finie. » Fayrouz est enfermée dans un quotidien réduit à la survie : elle dort sur un matelas à même le sol, se lave à l’aide d’un seau, fait son linge à la main et cuisine sur un réchaud. « Tous les jours, je vois les tombes où sont enterrés tous les membres de ma famille, juste à côté de l’église. Il ne reste que moi. »
Par Marie Jo Sader
Le Monde du 04 janvier 26
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