En 2025, Jordan Bardella a participé à une conférence contre l’antisémitisme organisée sous l’égide du gouvernement israélien, à Jérusalem. La première visite d’un représentant du Rassemblement national (RN) en Israël. Sur place, l’héritier politique du clan Le Pen a affirmé que l’antisémitisme en France était avant tout une importation postcoloniale.
Compte tenu des révélations [du site d’information Mediapart] lui attribuant plusieurs messages antisémites datant de 2013 à 2015, qu’il nie et conteste en justice, la tentative de son parti de se rapprocher des électeurs juifs en menant une guerre culturelle et politique contre les Français musulmans apparaît particulièrement cynique. Il est possible que M. Bardella ait abandonné ses opinions d’adolescent. Il est toutefois plus probable que, comme une grande partie de la « droite mondiale », il ne voit aucune contradiction entre nourrir l’antisémitisme et soutenir l’Etat d’Israël, l’existence d’une « patrie » juive évitant – selon leur raisonnement – d’avoir à côtoyer des juifs chez soi.
En cela, le RN s’inscrit dans une grande tradition de responsables politiques de droite qui ont blanchi leur antisémitisme en apportant leur soutien au sionisme, souvent au vu et au su des sionistes eux-mêmes. Dans une phrase devenue tristement célèbre, Theodor Herzl [fondateur du sionisme, 1860-1904] prédisait : « Les antisémites deviendront nos amis les plus fiables. »
Dans le contexte américain, le sénateur [républicain] Robert Taft [1889-1953] faisait le lien entre son appui à l’Etat hébreu naissant et sa volonté de garder les personnes juives en dehors des Etats-Unis. Il suivait ainsi le raisonnement d’Arthur Balfour [chef de la diplomatie britannique], qui, en 1905, douze ans avant de publier la déclaration qui porte son nom, a soutenu une loi visant à limiter l’immigration juive au Royaume-Uni.
Après plus d’un siècle de service, cette entente historique s’effrite, laissant la place à une droite américaine qui est de plus en plus opposée au soutien des Etats-Unis à Israël et qui verse dans l’antisémitisme parmi d’autres tendances complotistes. Selon un sondage réalisé en 2025 par le centre de réflexion conservateur Manhattan Institute, 25 % des électeurs républicains de moins de 50 ans reconnaissent avoir des opinions antisémites, contre 4 % chez ceux de plus de 50 ans. L’essor d’influenceurs antisémites, tels que Nick Fuentes et Candace Owens, qui ne conçoivent aucune distinction entre le peuple juif et l’Etat d’Israël et rejettent l’un comme l’autre, est révélatrice de ce terrain changeant rapidement.
Hostilité croissante
Les fantasmes antisémites n’ont rien d’original, mais ils suscitent un regain d’intérêt chez une génération qui a grandi dans l’ombre des guerres sans fin, un endettement permanent et le déclin du rêve américain. Les forces conservatrices peinent à se prémunir de l’antisémitisme car elles appréhendent ces problèmes structurels comme des sujets identitaires. Si les immigrés latino-américains prennent vos emplois et que les réfugiés musulmans projettent d’instaurer la charia, alors pourquoi les banquiers juifs n’auraient-ils pas l’intention de voler votre maison – ou d’entraîner votre pays dans une guerre dont eux seuls bénéficieraient ?
Le mouvement « national-conservateur » offre un aperçu fascinant de cette dynamique. Il a travaillé dur pour doter la droite populiste d’une infrastructure intellectuelle en invoquant le bien-être de la nation – conçue comme ethniquement homogène – pour promouvoir un vaste éventail de mesures illibérales, allant des interdictions d’entrée sur le territoire au mépris envers les organisations internationales, et en érigeant l’Etat d’Israël en modèle politique et social.
Au cours des dernières années, toutefois, l’attrait pour ce courant d’idées a commencé à diminuer. Lors de l’édition 2025 de la conférence National Conservatism (NatCon), à Washington, son cofondateur Yoram Hazony, un intellectuel israélien, s’est montré inquiet de la hausse de l’antisémitisme au sein du mouvement – consterné que nombre d’agitateurs aient suivi ses idées ethnonationalistes jusqu’à leurs conclusions logiques. Dans ce contexte, la décision d’organiser la conférence de 2026 à Jérusalem, du 6 au 8 octobre, constituait un geste fort et plusieurs intervenants y ont évoqué la rupture grandissante entre les juifs et la droite américaine.
Amanda Milius, ancienne représentante du département d’Etat américain, a émis un avertissement ferme : « Nous sommes en passe de perdre l’ensemble de la droite, l’extrême droite, le centre droit, etc., toutes les personnes de droite qui ont moins de 40 ans en Amérique. » Les électeurs les « plus à droite », a-t-elle ajouté, non seulement veulent un désengagement total des Etats-Unis à l’égard d’Israël, mais en outre, « tiennent Israël pour responsable de tout et n’importe quoi, de la guerre en Irak à la crise du logement en Californie, en passant par les raisons pour lesquelles ils n’ont pas de petite amie ».
D’autres personnes ont mis involontairement en évidence la difficulté d’éliminer l’antisémitisme d’un courant politique organisé autour du nationalisme ethnique. Jonathan Keeperman, influenceur plus connu sous son pseudonyme « Lomez », a estimé que les juifs américains avaient une part de responsabilité dans l’hostilité croissante à leur encontre en raison « du soutien écrasant apporté à l’immigration de masse par les juifs libéraux et de la diabolisation des populistes et des conservateurs par des organisations telles que l’ADL [Ligue antidiffamation, la plus grande organisation juive américaine de lutte contre l’antisémitisme] ».
Matthew Peterson, membre du centre de réflexion conservateur Claremont Institute, a préféré retenir le comportement plus exclusif des juifs israéliens. « Si la nation d’Israël ne se laisse pas envahir par des étrangers qui ont appris à traiter les juifs d’oppresseurs, comment les juifs peuvent-ils soutenir l’immigration massive de ces personnes dans les pays occidentaux ? », a-t-il dit.
Ce type de déclarations souligne une tension irréductible : la droite nationaliste glorifie les juifs israéliens pour des politiques qui, si elles étaient généralisées dans le monde, aboutiraient à l’exclusion des juifs de la diaspora. Nous ferions bien de comprendre qu’il s’agit d’une caractéristique, et non d’une anomalie, du nationalisme identitaire et que les ressources intellectuelles de celui-ci sont maigres pour la combattre. Lors de la conférence NatCon, début octobre, l’écrivain conservateur Rusty Reno a déclaré : « Les juifs ont bâti leur maison ou, peut-être plus exactement, sont revenus chez eux. » C’était censé être un compliment, mais pourrait aussi bien être une menace.
Suzanne Schneider
Historienne
Tribune - Le Monde du 05 novembre 2026
(Traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Virginie Bordeaux)

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