Depuis le cessez-le-feu, signé il y a un an, la multiplication des déclarations et des dispositifs juridiques censés protéger les Gazaouis produit une impression d’activisme, au détriment de la protection effective des populations, estiment les deux politistes dans une tribune au « Monde ».
Dans notre imaginaire, une trêve est associée à un moment de répit, voire à l’espoir d’un retour à la paix. Pour les Gazaouis, pourtant, le cessez-le-feu du 10 octobre 2025 n’a pas mis fin à la violence. Depuis l’annonce de ce cessez-le-feu, 1 402 Palestiniens ont été signalés tués dans la bande de Gaza au 23 septembre 2026, soit environ quatre par jour en moyenne, selon les données du ministère de la santé de Gaza reprises par la coordination des affaires humanitaires des Nations unies. La présence de la bande de Gaza dans les médias comme dans les discours politiques a sensiblement diminué, tandis que les dons individuels sont également en baisse. Tout se passe comme si l’existence formelle d’un cessez-le-feu valait protection effective des populations.
On peut se demander si le cessez-le-feu et la multiplication des dispositifs juridiques censés protéger les Gazaouis ne produisent pas surtout une impression d’activité, alors que leurs effets concrets demeurent limités. La reconnaissance de l’Etat de Palestine par Emmanuel Macron, le 22 septembre 2025, présentée comme un geste historique, illustre ce décalage : selon un diplomate cité dans un article du Monde, le président français se serait ensuite peu exprimé sur la question, tandis que la coopération avec Israël se poursuivait.
Au Royaume-Uni, cette mise en scène de l’action est encore plus explicite : l’ancien premier ministre Keir Starmer déclarait [dans un discours du 21 septembre 2025] « We are acting » – « nous agissons » – en annonçant la reconnaissance de la Palestine, avant que son successeur, Andy Burnham, ne reprenne, un an plus tard, la formule « So we have acted » – « nous avons donc agi » – pour énumérer plusieurs mesures juridiques et diplomatiques.
Le recours au droit possède également une forte dimension émotionnelle et morale : l’évocation du génocide, terme forgé en 1944 dans le contexte des crimes nazis, est particulièrement chargée, car elle présente d’anciennes victimes de la Shoah comme perpétratrices. C’est ainsi que le débat se concentre sur la qualification des violences : génocide, crimes contre l’humanité ou crimes de guerre. Ces distinctions tendent à déplacer le centre de gravité de la discussion vers la catégorisation juridique et la question de savoir si tel ou tel seuil est franchi.
Boussole exclusive
La force émotionnelle du droit se combine souvent avec sa force logique : une fois un phénomène identifié juridiquement selon des critères définis, une réponse semble devoir en découler mécaniquement. Ainsi, si les violences commises à Gaza sont qualifiées de génocide, cette qualification paraît appeler, à elle seule, certaines obligations d’action de la communauté internationale.
Or, la qualification juridique peut prendre tellement de temps que l’objectif de protection des vies humaines est perdu de vue. Cela se reflète aussi dans la déclaration, le 6 mai 2025, du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, selon lequel le génocide est « une qualification juridique qu’il appartient à la Cour internationale de justice ou à la Cour pénale internationale d’établir ».
L’apparente objectivité du droit lui confère une autorité morale particulière. L’action politique peut ainsi apparaître comme l’application logique d’une règle plutôt que comme un choix parmi plusieurs possibles. Le danger n’est pas le recours au droit en lui-même, mais le moment où celui-ci devient la boussole exclusive du jugement. L’attention peut alors se déplacer des conséquences concrètes sur les vies humaines vers la conformité à des catégories et à des principes juridiques, comme si la décision politique devait attendre une qualification définitive.
Les morts civiles, les déplacements forcés et les destructions massives demeurent pourtant politiquement et moralement significatifs avant même qu’un tribunal ait statué. A Gaza, la question « est-ce un génocide ? » ne devrait donc ni épuiser la réflexion politique et morale ni se substituer à la question : « Que faut-il faire pour protéger effectivement les populations ? »
Si ces initiatives juridiques revêtent surtout une valeur symbolique, elles peuvent aussi contribuer à donner l’image d’une action déterminée, alors que la protection des populations sur le terrain risque de passer au second plan. Près d’un an après les premières discussions sur le déploiement d’une force d’interposition autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies, les négociations ont porté successivement sur son mandat, la participation des Etats, ses règles d’engagement et ses modalités opérationnelles.
L’objectif affiché en février 2026 était pourtant d’atteindre, à terme, 20 000 militaires au sein de la Force internationale de stabilisation [fondée après l’adoption, le 17 novembre 2025, d’une résolution du Conseil de sécurité]. Or, près de trois ans après le déclenchement du conflit, aucun personnel de cette force n’avait encore été déployé sur le terrain en septembre 2026. L’existence formelle du cessez-le-feu et l’activisme juridique tendent ainsi à occulter la persistance des violences sur le terrain.
Thomas Lindemann est professeur de science politique à l’université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et à l’Ecole polytechnique ;
Shoshana Fine est maîtresse de conférences en science politique à l’Université catholique de Lille. Elle est l’autrice, avec Thomas Lindemann, de « La Violence au nom de la loi » (Presses de Sciences Po, 260 p., 19 €).
Tribune - Le Monde du 09 octobre 2026

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