▼

« Quand on parle de Gaza, on parle de nos familles ! » : l’amère campagne des partis palestiniens d’Israël

 

« Nous déciderons pour nous-mêmes » clame l’affiche électorale de la liste Al Mushtaraka ou Liste commune, ici à Nazareth, le 21 octobre dernier.
© Ahmad Gharabli/AFP
Représentant 21 % de la population, les Palestiniens d’Israël – aussi appelés « Arabes israéliens » – peuvent théoriquement peser sur les législatives du 27 octobre. Reportage lors d’un meeting de la liste commune Al Mushtaraka, qui rassemble trois partis palestiniens d’Israël : Ta’al, Balad et le mouvement communiste judéo-arabe Hadash.
Casques sur les oreilles, des jeunes gens se déhanchent au son des remix du DJ qu’ils sont les seuls à entendre. Sur le front de mer de Tel-Aviv-Jaffa en cette douce fin de journée, des avions militaires et des hélicoptères fendent le ciel de temps à autre. Direction le sud. Gaza n’est qu’à 50 kilomètres. Mais les fêtards n’entendent et ne voient rien. Une allégorie saisissante d’un pays enfoncé dans le déni.
À quelques encablures des joyeux noceurs, d’autres n’ont pas le luxe de l’insouciance. « Quand on parle de Gaza, on parle de nos familles ! » s’époumone Sami Abu Shehadeh, à la tête du parti Balad. Ce soir-là, sous une bâche traditionnellement dévolue aux mariages, la liste commune de trois partis palestiniens d’Israël – Ta’al, Balad et le mouvement communiste judéo-arabe Hadash – se réunit à Jaffa, ville symbole de la dépossession palestinienne lors de la Nakba.
Ce soir, on appelle à voter massivement pour que l’histoire ne se répète pas. « Le 27 octobre, je veux que vous traîniez avec vous au bureau de vote chaque personne que vous croiserez dans la rue. C’est la seule façon d’en finir avec le fascisme », lance debout et à bout Amir Badran, lui-même enfant de Jaffa qui s’est hissé au poste de maire adjoint de Tel-Aviv cet été.

« Il faut aller voter pour renvoyer ces criminels à la maison »
Alors que Gaza n’en finit plus d’agoniser et que la Cisjordanie occupée vit au rythme des attaques de soldats et de colons israéliens, la peur que les Palestiniens d’Israël soient les prochains sur la liste irrigue les prises de parole : « Il y a aujourd’hui des partis en Israël qui veulent que ce transfert s’applique aussi à nous. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus seulement à craindre de perdre des droits sociaux et politiques. Il faut aller voter pour renvoyer ces criminels à la maison », alerte Sami Abu Shehadeh.
Tout le monde comprend ici de qui il s’agit. Benyamin Netanyahou et ses deux ministres suprémacistes Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich sont leur hantise absolue. Sur cette place du centre-ville de Jaffa, coincées entre un fleuriste et un restaurant de grillades, plusieurs dizaines de personnes se sont massées pour écouter les argumentaires des candidats. Des têtes dépassent aussi de quelques balcons alentour.
Mauricio Lapchik, Israélo-Uruguayen et porte-parole du mouvement, commente : « On sillonne en priorité les villes arabes d’Israël, mais on a aussi organisé des rencontres dans des villes peuplées majoritairement de citoyens juifs. Ils doivent comprendre que cette liste est aussi la leur. C’est vrai que nos candidats sont majoritairement des Palestiniens d’Israël. Mais on a fait ce choix parce que l’écrasante majorité des députés à la Knesset sont des Israéliens juifs. Une liste qui aurait été composée à égalité d’Arabes et de juifs, cela aurait été très injuste. Mais notre combat reste le même : une vraie démocratie, l’égalité pour tous et la fin de l’occupation. »

Mobiliser une force électorale
Alors qu’ils représentent 21 % de la population, les Palestiniens d’Israël constituent une force électorale en mesure de peser dans l’affrontement serré qui oppose les blocs menés par Benyamin Netanyahou d’un côté et le général Gadi Eizenkot de l’autre. Reste à réussir à mobiliser des électeurs parfois désabusés face au choix offert par les grands partis israéliens.
Lors des dernières élections, en 2022, leur taux de participation était de seulement 56 %, contre 71 % au niveau national. « Des Palestiniens sont tués chaque jour à Gaza. Il y a des attaques terroristes tous les jours contre notre peuple en Cisjordanie. Les Palestiniens d’Israël peuvent être arrêtés pour un simple post ou like sur les réseaux sociaux. Voter peut sauver des vies », exhorte Sami Abu Shehadeh.
Amir Badran – née de l’union d’une Israélienne juive et d’un père palestinien musulman – rêve d’une mobilisation record cette année. « Si on arrive à atteindre les 70 % de participation et qu’on rafle 15 à 17 sièges à la Knesset, c’est à nous qu’il reviendra de choisir qui sera le premier ministre israélien. Et si Gadi Eizenkot veut devenir premier ministre, il n’aura pas d’autre choix que de composer avec nous. »

Discours tantôt en arabe, tantôt en hébreu
Encore faut-il que le mouvement se remette du coup dur de septembre qui lui a fait perdre l’une de ses vedettes en la personne de Sami Abu Shehadeh. Débonnaire et toujours un bon mot sous le coude, le quinquagénaire a dû se retirer de la course. La Cour suprême menaçait d’interdire sa candidature à la suite d’un signalement de la commission électorale. Il a préféré prendre les devants pour éviter des ennuis à son parti.
En cause, un article publié dans un journal en ligne arabe au lendemain des massacres du 7 octobre 2023. Sami Abu Shehadeh s’y livre alors à une première analyse des attaques qui ont ravi 1 221 vies. « Ils ont estimé que ce texte était un soutien à la lutte armée contre l’État d’Israël. C’est faux ! Avec du recul, je regrette de ne pas avoir rappelé dans mon article que nous refusons, en tant que Palestiniens qu’au nom de notre lutte pour la liberté et l’indépendance ne soient commis des crimes. Cela n’est pas acceptable. »
« Mais cette affaire était un prétexte. Ils ont cru qu’en m’empêchant de concourir j’allais appeler au boycott des élections et que le taux de participation allait baisser. C’est tout le contraire, on va tout faire pour qu’il soit au plus haut ! » Malgré sa mise à l’écart, Sami Abu Shehadeh continue donc de battre le pavé avec ses comparses. À l’applaudimètre ce soir-là, lui qui prend la parole tantôt en arabe, tantôt en hébreu l’emporte très largement.
À chacune de ses interventions, Rom Ephraim claque des mains à tout rompre. Chapeau noir vissé sur la tête, barbe de bien plus de trois jours et tsitsit qui dépassent du pantalon, lui qui se présente comme un juif hassidique – du nom d’une branche mystique du judaïsme – voit dans cette liste un début de salut possible pour l’État d’Israël.
« Je crois dans l’égalité. Le sionisme n’est pas le judaïsme. Le judaïsme appelle au respect de la personne. Le sionisme, lui, appelle au nationalisme le plus extrême. » Tout en empoignant à pleines mains des tracts, il continue en s’esclaffant : « J’habite à Kiryat Shmona, à la frontière avec le Liban. Je vais glisser ces brochures sous les portes, de nuit. C’est super dangereux ! Là-bas, les gens votent plutôt Netanyahou. D’ailleurs, j’ai cru que mon père allait me tuer quand je lui ai dit que j’allais voter pour une liste arabe ! »

Amira Souilem
L'Humanité du 26 octobre 26

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire