A l’approche du scrutin du 27 octobre, des militants israéliens rêvent de repousser les frontières de leur pays au Liban, en Syrie et à Gaza. Ils cherchent à transformer les avancées militaires du pays en nouvelles colonies juives.
Alon est haut comme trois pommes. Il a les joues pleines du jeune âge et le confort de l’enfance ordinaire. Ce n’est qu’un gamin, mais déjà, son petit village, Misgav Am, accroché à la frontière israélo-libanaise, ne lui suffit plus : il rêve chaque soir des montagnes libanaises. « On ne peut pas, c’est dangereux. L’ennemi est là », lui répète sa mère… Jusqu’à cette nuit victorieuse où son oncle Erez, soldat de l’armée israélienne, lui annonce : « Le Liban est à nous ! » Alon et les siens y vécurent heureux et fiers, bâtissant leurs maisons sur des ruines désormais leurs.
Cette histoire pour enfants pourrait n’être qu’un conte de mauvais goût s’il ne recouvrait pas une réalité bien tangible, empreinte de guerre et de destructions. Ecrit et édité par Amos Azaria, professeur d’informatique à l’université d’Ariel, colonie située en Cisjordanie occupée, et idéologue du Grand Israël, Alon et le Liban (éd. Uri Tzafon, 2024) décline une conception biblique du territoire qui, dans sa version la plus maximaliste, repousse les frontières de l’Etat hébreu « du Nil à l’Euphrate ». Il entend façonner l’opinion des enfants de ces partisans, avant de rejoindre les étagères de leurs aînés, parmi lesquels Ori Plasse, 51 ans, agriculteur et militant à ses heures perdues.
L’homme arpente dès qu’il peut les manifestations appelant à coloniser la Syrie, le Liban ou la bande de Gaza, profitant de chaque opportunité pour parfaire la tapisserie de sa maison, recouverte d’autocollants délavés aux slogans appelant à reconquérir l’enclave et à soutenir l’armée israélienne. A l’approche des élections législatives du 27 octobre, cet activiste de longue date a des projets plus concrets encore : entrer au Liban pour y planter des drapeaux israéliens, première étape, selon lui, d’un projet de colonies juives. « Nous voulons être visibles avant les élections, faire de cette question un enjeu central au moment de la formation du gouvernement », affirme-t-il.
Ori Plasse n’en est pas à son coup d’essai. Il y a un an et demi, il prétend avoir franchi clandestinement la frontière libanaise avec un compagnon, dans l’intention d’y planter des arbres et d’y dresser une tente, avant d’être reconduit côté israélien par l’armée. Cette fois, il se montre plus évasif sur les contours de l’opération qu’il prépare. Jusqu’à pointer un lieu sur une carte : Avivim, village israélien adossé à la frontière, face aux hauteurs de Maroun Al-Ras, côté libanais, en partie ravagées par les bombardements israéliens dans sa guerre d’usure contre le parti-milice chiite Hezbollah. Là-bas, une longue route cahoteuse serpente entre les pins avant de buter contre un haut grillage qui marque la frontière.
C’est là qu’Ori Plasse et ses compagnons d’Uri Tzafon (« réveille-toi, ô Nord »), mouvement créé en 2024, entendent traverser. Ils ont déjà constitué un noyau militant, prêt à s’implanter. Leurs ambitions débordent largement le village, pour s’étendre jusqu’au fleuve Litani : « Il y a des gens au gouvernement qui, s’ils le pouvaient, le feraient dès aujourd’hui. Ils nous donneraient la permission », se targue-t-il.
Références bibliques et arguments sécuritaires
A l’approche des élections, cette frange ultraminoritaire, sioniste et messianique cherche à se faire entendre et trouve des relais dans les éléments les plus radicaux de la coalition au pouvoir. Ses militants jugent pour la plupart le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, et le Likoud trop timorés : « Sous Nétanyahou, il n’y a pas eu de véritables victoires. On a l’impression que tout consiste à entrer, combattre, se retirer, puis revenir combattre un autre jour », déplore Ori Plasse.
Cette conception, nourrie de références bibliques et d’arguments sécuritaires, repose sur une idée ancienne : assurer la sécurité du pays et récupérer les terres promises par Dieu en transformant chaque conquête militaire en implantation civile durable. Après la guerre des Six-Jours, en 1967, des courants nationalistes réclament ainsi la conservation et la judaïsation des territoires conquis en Cisjordanie. Ils se structurent en partie en 1974 autour de Goush Emounim (« bloc de la foi »).
Aujourd’hui, alors que l’armée israélienne maintient des positions militaires contestées dans le sud du Liban et de la Syrie, ainsi que dans la bande de Gaza, invoquant des impératifs sécuritaires, ces partisans se présentent tantôt comme une avant-garde, tantôt comme un « cordon sécuritaire » indispensable. Ils dénoncent les retraits de l’armée, qui bafouent les sacrifices des soldats. « A quoi bon envoyer mon fils risquer sa vie, si c’est pour partir ensuite ? », résume Ori Plasse, dont le garçon combat à Gaza.
Si ce n’est à Dieu, celui-ci voue son culte à Itamar Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale, à la tête du parti Otzma Yehudit (« puissance juive »), qui appelle ouvertement au nettoyage ethnique de Gaza et de la Cisjordanie occupée. Il soutient aussi avec ferveur la députée du même parti Limor Son Har-Melech, qui a organisé, en janvier, une cérémonie à la Knesset pour remettre des distinctions aux représentants d’Uri Tzafon et des Pionniers du Bachan, le mouvement d’Amos Azaria qui revendique des implantations juives dans le sud de la Syrie, « royaume de Bachan » dans le livre de la Genèse. Un mois après, elle entrait dans Gaza pour y planter un arbre. Bezalel Smotrich, sulfureux ministre des finances, appelait, lui, dès décembre 2024, à renforcer le contrôle israélien sur Gaza et à étendre les colonies en Cisjordanie occupée, tandis qu’il orientait des fonds publics au développement de certains avant-postes.
Pour attirer l’attention, les méthodes de ces zélotes sont toujours les mêmes : franchir une limite, dresser un drapeau tout en filmant l’action. Leurs opposants dénoncent la complaisance des soldats israéliens. Dans le sud du Liban, des militaires se sont ainsi filmés graffant les murs des maisons de messages comme « Nous reviendrons » ou un « Liban » barré. Les militants finissent toujours par être évacués, parfois arrêtés, mais les images circulent et la revendication fait son chemin.
« Que les Arabes partent de là »
A Uri Tzafon, ils ne sont qu’une centaine de familles très actives, selon Ana Sokol, sa fondatrice, mais le mouvement s’appuie sur une organisation plus ancienne et structurée : Nachala, née dans le sillage du retrait israélien de Gaza, en 2005, qui revendique la recolonisation de l’enclave palestinienne. Du haut de ses 81 ans, sa fondatrice, Daniella Weiss, vétérane du Bloc de la foi et sanctionnée par l’Union européenne, s’emploie depuis des années à structurer ces réseaux, encourager le gouvernement à expulser tous les Palestiniens de la bande et à consolider un maillage territorial permettant de mobiliser des soutiens financiers.
Le 7 octobre 2023 a rendu Nachala plus vindicative encore. « Le constat que le retrait des colonies juives de Gaza en 2005 a conduit aux attaques terroristes du Hamas est largement partagé », note Perle Nicolle-Hasid, sociologue spécialiste des mobilisations radicales en Israël. Désormais, ils se retrouvent dans la rue – « 50 000 personnes », affirme Daniella Weiss, lors de la « marche pour Gaza » organisée à Sdérot en 2024 –, quand ce n’est pas sur les promontoires qui surplombent l’enclave, d’où ils observent chaque nouvelle volute de fumée signalant un bombardement. « Nous voulons que les Arabes partent de là, commente Esther Bartov, ancienne habitante du Goush Katif, bloc de colonies israéliennes évacué en 2005, venue manifester, le 27 septembre, pour un “retour à Gaza” près d’Erez. Ils peuvent aller en Jordanie, en Egypte… Il y a beaucoup d’endroits où ils peuvent vivre. Ce n’est pas notre cas à nous, les Juifs. »
Pour ces activistes des frontières, le Golan fait figure de précédent : conquis en 1967, annexé en 1981 en violation du droit international, il est depuis devenu un territoire durablement colonisé. La chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, a ouvert à leurs yeux une nouvelle fenêtre d’opportunité. L’armée israélienne s’est déployée dans la zone de séparation et au-delà, en territoire syrien, où les Pionniers du Bachan entendent désormais implanter des colonies juives, invoquant notamment la protection de la minorité druze, victime de massacres à Souweïda, en juillet 2025. L’armée israélienne est intervenue plusieurs fois militairement en invoquant leur défense. Amos Azaria appelle, lui, à débarrasser le district de Deraa des « ennemis d’Israël » et à le peupler de colons juifs.
A Majdal Shams, sur le plateau du Golan occupé, les positions militaires israéliennes, prises au lendemain de la chute de la dictature syrienne, se dessinent sur les hauteurs du mont Hermon. A leurs pieds, les Druzes gardent en mémoire la guerre de 1967 et l’annexion israélienne. Sur cette terre où l’Etat hébreu a déjà étendu ses frontières en faisant fi du droit international, ils sont parmi les premiers à redouter que ce précédent ne se reproduise.
Par Manon Chapelain et Majdal Shams
Le Monde du 24 octobre 26

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire