La vie du directeur du comité populaire du camp de Shuafat, au nord-est de Jérusalem, croise celle de son peuple, livré à la colonisation et aux incursions de l’armée israélienne.
Mahmoud Al Sheikh s’anime, gribouille un plan sur une feuille de papier. « Nous habitions à l’extrémité du camp, parce que mon père avait besoin d’espace pour faire paître ses moutons, raconte-t-il. Il y avait deux salles de bains pour dix logements ici, les robinets au milieu du camp, et là-bas des arbres. » Il vient de naître quand ses parents s’installent à Shuafat, au nord-est de Jérusalem, en 1967. L’office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA) a construit le camp deux ans auparavant, pour loger 500 familles réfugiées après la Nakba (la « catastrophe » en arabe), l’exode forcé de plus de 700 000 Palestiniens en 1948.
« 501 familles, précise le quinquagénaire avec un rire. Je m’en souviens parce que nous avions des numéros de porte. » De cinq, sa famille passe à 13 membres. Lui-même aura par la suite quatre filles et huit garçons. Bientôt, les logements de l’UNRWA ne suffisent plus à accueillir les nouveaux arrivants. Les arbres sont coupés, remplacés par du béton.
Enfermés à ciel ouvert
Mahmoud Al Sheikh a 20 ans lorsqu’il voit les premiers check-points de l’armée israélienne contrôler les entrées et sorties des habitants de Shuafat, et presque 30 quand est érigé le mur qui doit séparer les territoires palestiniens d’Israël… et le camp du reste de la ville. Son visage se ferme. « J’ai eu l’impression qu’on se faisait enfermer à ciel ouvert. »
Désormais accessible par une entrée unique, régulée par un barrage militaire permanent, cette « prison » surpeuplée – 80 000 habitants sur 2 km2 – est régulièrement la cible d’attaques de l’armée israélienne. Ces dernières se sont intensifiées à Jérusalem-Est depuis 2024, indique l’ONU, particulièrement au cours de l’été.
La présence de Mahmoud Al Sheikh à la Fête de l’Humanité – à l’invitation de la ville de Limay (Yvelines), qui est jumelée avec le camp de Shuafat depuis 2001 – tient d’ailleurs du « miracle », assure un compagnon de route, lui aussi présent au grand rassemblement de la Base 217, en Essonne. Le jour de son départ, le 8 septembre, l’armée israélienne procédait à un énième raid dans le camp et la ville voisine d’Anata.
Un couvre-feu est alors imposé pendant vingt-quatre heures et les habitants contraints de rester chez eux. Avec leur complicité – « Nous sommes comme une famille », insiste Mahmoud Al Sheikh, en joignant les deux mains –, il parvient à s’exfiltrer hors du camp tandis qu’une centaine de femmes et d’hommes sont arrêtés par l’armée.
Effacement de la présence palestinienne
Le Palestinien ne laisse rien transparaître de sa colère. Pourtant, la situation dans le camp ne fait qu’empirer. En avril dernier, le gouvernement israélien fermait la seule clinique en activité à Shuafat, obligeant les malades et les plus âgés à parcourir des kilomètres pour accéder aux soins. Début 2025, Israël avait déjà fait fermer les trois écoles financées par l’UNRWA, parmi lesquelles celle où Mahmoud Al Sheikh a été scolarisé enfant. Pour les remplacer par des écoles israéliennes.
Plus pernicieux et moins spectaculaire que la prise de possession de terres agricoles par les colons, le remplacement progressif des infrastructures participe tout autant au fait « d’étendre et d’institutionnaliser une présence israélienne permanente sur le territoire, tout en évinçant et en effaçant la présence palestinienne de cet espace », comme l’a dénoncé l’ONG israélienne B’Tselem, dans un récent rapport.
L’espoir d’un changement
Qu’à cela ne tienne, le comité populaire de Shuafat décide d’ouvrir dix classes de cours élémentaire, gérées par des bénévoles, qui accueillent aujourd’hui 40 % des enfants du camp, selon Mahmoud Al Sheikh, fraîchement élu à la présidence de cet organe de l’Autorité palestinienne. Il ne s’en targue pas, pas plus qu’il ne se flatte d’avoir cofondé une association pour aider les personnes en situation de handicap dans les années 1990.
« J’aime aider les gens », affirme-t-il simplement. « Tout le monde le connaît, indique son camarade. Mahmoud incarne la résistance populaire et pacifique. » En rendant service, en transmettant leur histoire aux enfants, en assurant l’entretien des réseaux électriques et de la voirie.
À la veille des élections législatives du 27 octobre en Israël, Mahmoud Al Sheikh veut croire à un changement. « Tous les jours, depuis le camp, nous assistons au lever du jour et à la tombée de la nuit. Nous attendons la fin de nos souffrances et croyons en un avenir meilleur. Je ne serais pas ici si je n’avais pas d’espoir. » A-t-il d’autre choix ?
Mourjane Raoux-Barkoudah
L'Humanité du 1er octobre 26

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