Alors que les élections législatives en Israël se rapprochent et pourraient, non sans réserve, annoncer le départ de Benyamin Netanyahou et de son gouvernement de droite et d’extrême droite, une question revient avec insistance : et si Netanyahou partait demain ? Par Nitzan Perelman-Becker, chercheuse postdoctorale (ULB) et Thomas Vescovi, Doctorant (EHESS et ULB)
À force d’occuper le pouvoir, le premier ministre israélien a fini par incarner à lui seul tout ce qui « ne va pas » en Israël : l’affaiblissement d’une démocratie supposée, l’expansion continue de la colonisation du territoire palestinien occupé et, depuis près de trois ans, le génocide à Gaza, auquel s’ajoutent le nettoyage ethnique en Cisjordanie et l’intensification considérable de la répression des citoyen·nes palestinien·nes d’Israël.
Cette lecture repose pourtant sur un double aveuglement : sur ce que recouvre réellement « l’alternative » à Netanyahou, d’une part ; sur l’histoire bien plus longue de la politique coloniale israélienne, d’autre part. Portée à son paroxysme par la droite israélienne, celle-ci ne commence ni avec Netanyahou ni avec son gouvernement actuel.
Faire de Netanyahou l’origine du problème produit ainsi l’illusion que son départ entraînerait nécessairement une rupture. Les clivages qui traversent le champ politique israélien sont pourtant bien réels — sur les institutions, la place de la religion ou encore les rapports avec les alliés occidentaux, mais ils relèvent essentiellement de fractures intra-juives : des controverses qui opposent différents secteurs de la société juive israélienne sans remettre en question la place faite aux Palestiniens, qu’ils soient citoyens de l’État ou vivent sous occupation, ni, plus fondamentalement, la domination coloniale exercée sur eux.
C’est précisément à cet endroit que l’idée d’une « alternative » doit être interrogée : non pas seulement à partir de ce qui distingue les opposants à Netanyahou de son gouvernement, mais à partir de ce qu’ils défendent concrètement lorsqu’il est question des Palestiniens.
Les trajectoires et les positions de quatre responsables majeurs de l’opposition permettent de mesurer les limites de cette « alternative ».
Naftali Bennett défend l’annexion d’une grande partie de la Cisjordanie ; Nadav Lapid nie son occupation et sa colonisation et a dénoncé comme antisémite les mandats d’arrêt de la CPI ; Gadi Eisenkot est associé à la « doctrine Dahiya », fondée sur l’usage d’une force disproportionnée et la destruction massive d’infrastructures civiles ; Yair Golan, à la tête de la « gauche sioniste », a également pris part aux critiques contre la CPI, tout en soutenant les agressions militaires israéliennes à travers la région. De la droite à la gauche sioniste, les divergences s’effacent ainsi largement lorsqu’il est question des Palestiniens.
S’il existe bien une frange très minoritaire de la société civile juive israélienne consciente des crimes commis à l’encontre des Palestiniens et mobilisée sans relâche depuis deux ans et demi, son poids demeure extrêmement marginal dans la société comme dans le champ politique.
Surévaluer l’influence de ces organisations ne fait dès lors que nourrir l’illusion de l’alternative. Les figures de l’opposition à Netanyahou ne sont que le reflet d’une société israélienne qui, après plusieurs décennies de désintérêt pour la question palestinienne, a soutenu très majoritairement et explicitement depuis 2023 leur écrasement.
Il n’est dès lors pas surprenant que ces responsables politiques, indépendamment de leur position sur l’échiquier politique israélien, convergent dans une même désapprobation de tout projet d’État palestinien, à l’instar de 71 % des Israéliens.
En tant que chercheurs et observateurs attentifs de la vie politique israélienne, nous ne relativisons pas l’importance de ces élections, mais il convient de les appréhender pour davantage en faire un état des lieux du degré de consentement de cette société à l’ordre colonial plutôt que d’être dans l’attente d’un espoir de changement radical.
Plus largement, nous insistons sur le fait que le logiciel qui a prévalu pendant des décennies, cherchant à miser sur des « personnalités modérées et raisonnables » de chaque société pour espérer négocier un accord de paix sans préalablement agir pour mettre fin à la colonisation et à l’occupation, doit enfin et définitivement être considéré comme hors sol.
Face à l’urgence, il ne s’agit plus de savoir qui parmi les responsables politiques israéliens serait, peut-être et sous quelle forme, favorable à un accord minime avec les Palestiniens, mais quelles actions internationales peuvent être entreprises au plus vite pour stopper la politique coloniale et génocidaire israélienne.
Tribune - L'Humanité du 06 octobre 2026
par Nitzan Perelman-Becker et Thomas Vescovi


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