Pour la première fois, la Cour suprême d’Israël a menacé de valider l’exclusion d’une liste de gauche si sa tête de liste ne se retirait pas. Une décision antidémocratique qui révèle à nouveau à quel point le gouvernement et la société israéliens s’enfoncent dans l’abîme.
La plus haute juridiction d’Israël examinait, ce jeudi 1er octobre, l’appel formulé à la suite de l’exclusion, prononcée les 23 et 24 septembre par la Commission électorale centrale, des deux listes de gauche pour les élections législatives du 27 octobre prochain. La liste commune (ou unie), qui comprend notamment le Parti communiste israélien et son député sortant Ofer Cassif, ainsi que la Liste arabe unie de Mansour Abbas.
Jamais, dans l’histoire d’Israël, autoproclamée seule démocratie du Proche-Orient, la Cour suprême n’avait validé une exclusion prononcée par la Commission centrale électorale. Qui n’est qu’un organe politique, composée d’un juge, Noam Sohlberg, également vice-président de la Cour suprême, et surtout de députés de la Knesset, donc à la botte de Benyamin Netanyahou et sa majorité.
« Nous vaincrons le fascisme »
Un homme était particulièrement dans le viseur du gouvernement, de la majorité de la Knesset et de la Cour suprême : Sami Abu Shehadeh, président du parti Balad (abréviation de ligue démocratique nationale, un parti arabe laïc), de la Liste commune. Son tort ? Avoir écrit le 8 octobre 2023, au lendemain des attaques terroristes du Hamas, qu’il s’agissait d’un « événement historique majeur sur les plans militaires, politique et stratégique ». Une analyse objective, mais qui lui vaut d’être écarté du scrutin pour « soutien à la lutte armée contre Israël ».
Le président de la Cour suprême, Issac Amit, a donc exercé un chantage sur Sami Abu Shehadeh et son parti Balad lui demandant de se retirer, afin que le reste de la liste puisse concourir au scrutin. Avec comme argument qu’une majorité de juges de la Cour étaient pour sa disqualification. Il a finalement obtempéré jeudi soir : dans un communiqué, il précise que son retrait ne signifie ni « la fin de (sa) lutte politique », ni celle de « la lutte de Balad et de la Liste commune pour renforcer la représentation arabe et contribuer à la chute du gouvernement Netanyahou – Ben Gvir ».
Jeudi soir, devant le palais de justice où siège la Cour suprême, des manifestants se sont rassemblés en soutien aux candidats de gauche. Ofer Cassif a pris la parole pointant l’extrême droite au pouvoir : « Nous vaincrons le fascisme, et il sera relégué aux oubliettes de l’Histoire », a-t-il lancé.
Écarter du vote une partie de la communauté Arabe israélienne
Lors de son audition, Sami Abu Shehadeh avait bien tenté de se défendre. Interrogé par le juge Alex Stein sur le caractère terroriste du Hamas, il a répondu que « le Hamas, en tant qu’organisation, commet de nombreux actes terroristes auxquels je m’oppose ». Il a mis en avant ses trente années de militantisme en faveur de la paix et des droits humains. Il a fini sa déclaration en interpellant les membres de la Cour suprême : « J’en appelle à tous les juges et je demande qu’ils me donnent l’opportunité d’être réélu sur la base de mes convictions d’homme qui lutte pour les droits de l’homme de tous les êtres humains et qui souhaite promouvoir la liberté, la justice et l’égalité pour les deux peuples. »
Le plus écœurant est que cette demande d’exclusion a été portée par le ministre suprémaciste d’extrême droite Itamar Ben Gvir et son parti, Otzma Yehudit (Force juive), qui a témoigné contre Sami Abu Shehahed dans une robe d’avocat lors de l’audience. Son parti et lui-même, ouvertement racistes, n’avaient pas été écartés du scrutin par la Commission centrale électorale. Pourtant, l’un des motifs prévus par la loi est « l’incitation au racisme », qui transpire dans toutes ses prises de parole.
Une majorité de la Cour suprême a donc en revanche suivi les accusations de « soutien au terrorisme » proférées par Ben Gvir. La décision a surtout pour objectif d’écarter du vote une partie de la communauté Arabe israélienne, laquelle représente environ 20 % de la population du pays. Et témoigne d’un apartheid politique de plus en plus préoccupant en Israël. Selon les derniers sondages, les deux listes remporteraient 14 sièges à la Knesset, sur 120 députés. Un poids loin d’être négligeable.
Benjamin König
L'Humanité du 02 octobre 2026

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