Les gauches européennes durcissent leurs positions vis-à-vis de l’Etat hébreu alors que les opinions publiques sont révulsées par sa guerre d’anéantissement à Gaza. A l’inverse, les partis d’extrême droite soutiennent globalement le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.
Raphaël Glucksmann en est resté bouche bée. Figure de la gauche modérée, le coprésident de Place publique, sommé par son adversaire Ségolène Royal d’employer le mot « génocide » lors des premiers débats de la primaire à gauche, le 23 septembre, a semblé déconcerté par la charge menée par l’ancienne présidente de la région Poitou-Charente, qui a réitéré l’offensive avec l’appui du chef du Parti socialiste, Olivier Faure, lors du second débat, le 4 octobre. Voilà pourtant des mois que ce mot, « génocide », crime des crimes, employé par une partie des responsables politiques pour qualifier la guerre d’anéantissement menée par Israël dans l’enclave palestinienne en représailles au massacre du 7-Octobre, est devenu un marqueur politique.
Sur le fond, les deux socialistes sont alignés. Candidats potentiels à l’élection présidentielle 2027, ils dénoncent de concert l’attitude criminelle du gouvernement israélien envers les Gazaouis et se scandalisent de la colonisation imposée à marche forcée en Cisjordanie. Mais le terme de « génocide », brandi par La France insoumise (LFI) et une jeunesse qui en fait une cause morale, dessine désormais une ligne de partage au sein de la gauche.
Ce clivage partisan est avant tout générationnel. Une part des étudiants de France et d’Europe ont connu leurs premiers sit-in durant la guerre de Gaza. Ils tendent à aborder la question palestinienne, à l’unisson des progressistes palestiniens, comme un enjeu décolonial et antiraciste : un combat pour l’égalité des droits. « La Palestine est devenue pour une partie de la jeunesse le parangon de l’injustice », observe le chercheur au CNRS Julien Talpin, auteur de La Colère des quartiers populaires (PUF, 2024).
Evolution des travaillistes
Israël, Palestine : passion française. Si la France demeure le pays d’Europe où cohabitent les plus grandes communautés juive et musulmane, un peu partout sur le Vieux Continent, le jugement porté sur le conflit israélo-palestinien s’est immiscé dans les débats politiques, s’invitant dans les campagnes électorales et forçant les pouvoirs exécutifs de gauche comme de droite à agir. « Votez Vert, et regardez le Parti travailliste bouger ! », s’est amusé, outre-Manche, Zack Polanski, lors de son discours au congrès de son parti écologiste, le 2 octobre, à Brighton, désignant l’évolution de la position du gouvernement travailliste à l’égard de l’Etat hébreu.
A la pointe sur la dénonciation du « génocide » dans l’enclave palestinienne, les Verts britanniques ont remporté ces trois dernières années des victoires électorales locales et nationales, enlevant quatre sièges au Parlement à des travaillistes jugés trop timorés. La reconnaissance de l’Etat de Palestine par le gouvernement de Keir Starmer, en 2025, n’ayant pas suffi à faire revenir ces électeurs déçus, son successeur au 10 Downing Street, Andy Burnham, a acté dès son arrivée au pouvoir, en juillet, une « nouvelle approche ». Deux mois plus tard, le 8 septembre, son ministre des affaires étrangères, Ed Miliband, dénonçait le « nettoyage ethnique » mené par l’Etat hébreu, le « terrorisme des colons », l’« occupation illégale » des territoires palestiniens et les « crimes de guerre » à Gaza, sans toutefois parler de « génocide ».
Cette « rhétorique hostile », selon Israël, a conduit l’Etat hébreu à riposter, menaçant de fermeture le consulat britannique de Jérusalem. Le bâtiment, après moult discussions diplomatiques, ne disparaît finalement pas, mais porte désormais le nom de « Mission du Royaume-Uni à Jérusalem », a précisé, le 8 octobre, le Foreign Office.
L’attaque verbale du chef de la diplomatie britannique s’accompagnait d’un passage à l’acte, un tournant dans l’attitude des Européens face à Israël, puisque le Royaume-Uni annonçait, avec une dizaine de pays, dont la France, des sanctions contre les biens produits dans les colonies – l’amorce d’un rapport de force avec Israël – et, dans le cas de Londres, avec les banques israéliennes qui garantissent les chantiers de colonies. Ces sanctions interviennent alors que le gouvernement de Benyamin Nétanyahou joue sa survie aux législatives du 27 octobre.
Le pari n’est guère risqué pour les travaillistes. Une majorité de Britanniques (52 %) soutiennent « fortement » ou « plutôt » les sanctions annoncées, contre 17 % qui s’y opposent, selon un sondage YouGov daté de septembre. Cependant, la surenchère des Verts, qui ont choisi le 4 octobre d’assimiler officiellement « sionisme et racisme », pourrait leur faire perdre le soutien d’une partie de la communauté juive ancrée à gauche.
Il est moins périlleux, pour les gauches libérales européennes au sein desquelles la solution à deux Etats demeure un dogme, de blâmer Benyamin Nétanyahou, poursuivi pour crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale de La Haye. En Espagne, le premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, se glorifie d’avoir « dénoncé les génocidaires quand d’autres se taisaient » et rappelait ses faits d’armes en annonçant, le 5 octobre, des élections législatives anticipées, programmées le 29 novembre : la reconnaissance de l’Etat palestinien dès mai 2024, l’emploi du terme de « génocide » dès septembre 2025 et l’embargo total sur les armes et contrats d’armement avec Israél décidé la même année.
L’Espagnol, très critiqué par l’Etat hébreu, fait campagne pour que la Palestine devienne membre à part entière des Nations unies, « sur un pied d’égalité avec les autres Etats ». Cette posture, quasi consensuelle en Espagne (selon le baromètre du think tank Real Instituto Elcano, réalisé en juillet 2025, 82 % des Espagnols qualifient de « génocide » l’action d’Israël à Gaza et seuls 23 % expriment leur soutien à Israël), a contraint la droite à sortir de son silence. Le Parti populaire d’Alberto Nuñez Feijoo dénonce désormais le « massacre » de civils à Gaza, tout en revendiquant un soutien affirmé à Israël.
En Suède, le premier ministre, le conservateur Ulf Kristersson, constatant que ses électeurs étaient de plus en plus critiques à l’égard de la politique israélienne, a plaidé dès juillet 2025, en vain, pour que l’Union européenne suspende la partie commerciale de l’accord d’association définissant ses liens privilégiés à Israël, estimant que l’Etat hébreu ne respectait « pas ses obligations les plus fondamentales ni les accords conclus concernant l’aide humanitaire d’urgence ».
« Clash des civilisations »
Seule l’extrême droite se distingue, à Paris comme à Madrid, par un appui sans réserve au gouvernement israélien. A l’exception notable de l’AfD allemande (Alternative für Deutschland), dont en 2018 le cofondateur Alexander Gauland affirmait encore qu’« Hitler et les nazis ne sont qu’une fiente d’oiseau dans plus de mille ans d’histoire allemande prospère », ces partis se renforcent en cherchant le soutien de l’Etat juif. En Espagne, le patron de Vox, Santiago Abascal, s’était rendu à Jérusalem – tout comme Jordan Bardella – au moment même où Madrid reconnaissait la Palestine, en mars 2025.
Les propos antisémites attribués au président du Rassemblement national (RN), le 28 septembre, par Mediapart, n’auront pas entamé la sympathie du ministre de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme israélien, Amichai Chikli, qui voit dans le protégé de Marine Le Pen « l’une des voix les plus claires en Europe contre le Hamas ». En Italie, la présidente du conseil, Giorgia Meloni, dont le parti d’extrême droite, Fratelli d’Italia, et ses partenaires de la Ligue ont entretenu des liens avec le Likoud, demeure l’alliée de M. Nétanyahou. Mais l’ancienne militante néofasciste, observant l’impopularité grandissante du premier ministre israélien, met en avant son engagement humanitaire envers les Palestiniens, tout en laissant ses alliés accuser la gauche de complaisance avec le Hamas, voire d’antisémitisme.
Cette extrême droite européenne plébiscite le nouveau discours martelé par M. Nétanyahou après le 7-Octobre, qui dénonce un ennemi commun à la « civilisation judéo-chrétienne » : l’islamisme radical. A l’heure où la rhétorique raciste du « grand remplacement » est reprise par les leaders d’extrême droite, cette convergence des luttes conduit une partie des communautés juives, affolées par la montée de l’antisémitisme, à considérer ces partis comme des protecteurs, quitte à passer sur leurs racines antisémites. « L’extrême droite se retrouve dans le gouvernement israélien actuel avec lequel elle partage de nombreux points d’accord politiques et idéologiques. Pour l’extrême droite européenne, comme pour partie de la droite, le sujet israélo-palestinien incarne une forme de clash des civilisations, analyse Vincent Martigny, professeur de science politique à l’université Nice-Côte d’Azur. Défendre Israël, c’est, à leurs yeux, défendre l’Occident contre l’islamisme. »
Par Claire Gatinois, Louis Imbert
Le Monde du 08 octobre 2026

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