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En Cisjordanie occupée, des colons inébranlables face aux sanctions occidentales : « Je n’ai pas à m’excuser d’être ici »

 

Kuki Elbaz, propriétaire israélien, ferme la grille permettant d’accéder à sa plantation de dattiers dans la vallée du Jourdain, à la frontière entre la Jordanie et la Cisjordanie occupée, le 15 septembre 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS
Les agriculteurs israéliens se disent prêts à encaisser les restrictions commerciales annoncées début septembre par douze pays occidentaux, dont la France. L’impact devrait rester limité, mais fait peser des incertitudes sur l’économie.

La rhétorique est rodée, de toute façon implacable tant elle a pris racine dans les esprits conquérants des agriculteurs israéliens qui essaiment dans la vallée du Jourdain, en Cisjordanie occupée. Cette longue plaine fertile, devenue le territoire privilégié de l’implantation israélienne au tournant des années 1970, est aujourd’hui l’un des foyers les plus actifs de la colonisation agricole. Fermes et avant-postes pastoraux ont progressivement étendu leur emprise à coups de clôtures et de pâturages ; un simple troupeau suffit parfois à repousser les Palestiniens hors de leurs terres.
Pour légitimer cette poussée vers l’est, les colons puisent dans tout ce que leur fournit le récit national israélien : promesses bibliques, références historiques, impératif sécuritaire, jusqu’à convoquer le plus funeste de l’histoire. « Je n’ai pas à m’excuser d’être ici. C’est vous, les Européens, qui nous avez poussés à venir en jetant nos ancêtres dans les fours crématoires », clame Kuki Elbaz, 42 ans, propriétaire de quelque 200 hectares de dattiers, répartis dans plusieurs villages de la vallée.
L’annonce, mardi 8 septembre, de nouvelles sanctions commerciales visant les produits issus des colonies israéliennes de Cisjordanie occupée n’y change rien. Douze pays occidentaux, dont la France, ont fait savoir leur intention d’introduire ou de soutenir des restrictions à des degrés divers, le Royaume-Uni envisageant même de cibler les entreprises de construction, d’infrastructures et de financement liées au développement des colonies. « J’en paierai le prix », assure le producteur, catégorique. Sous son tee-shirt affleure la crosse d’un pistolet, qu’il caresse un instant, l’air rogue. « Je ne laisserai personne me dire quoi faire de mon pays. David Ben Gourion [1886-1973, l’un des fondateurs d’Israël] le disait avant nous : “là où passe la charrue s’arrête notre frontière”. J’ai le sincère sentiment de faire quelque chose d’important pour mon pays », assure-t-il.
Kuki Elbaz en est conscient : 80 % de sa production partait jusqu’ici vers l’Europe et les restrictions finiront par se faire sentir. Mais l’offensive est à ses yeux bien plus politique qu’économique ; et c’est précisément pour cela qu’il souhaite tenir. « Si plus personne ne veut de mes dattes, tant pis, j’en ferai de la confiture ! Mais je resterai », élude-t-il.
Cette annonce de sanctions fait réagir des lignées entières de colons israéliens, débarquées dans la vallée du Jourdain tantôt par conviction idéologique, tantôt par opportunité économique. La plupart assurent que les conséquences financières de ces sanctions ne changeront rien à leur projet d’expansion, illégal au regard du droit international. Bien au contraire, ils y voient une atteinte à leur existence, une « ingérence étrangère », et ils affichent une volonté presque farouche de ne pas plier.
Ces dernières années, les fermes de colons se sont multipliées en Cisjordanie occupée, portées par un gouvernement d’extrême droite qui a accéléré leur développement et leur légalisation sur fond d’explosion des violences envers les Palestiniens. Selon les ONG israéliennes Peace Now et Kerem Navot, les fermes et avant-postes agricoles exerçaient, en 2025, une emprise sur plus de 18 % de la Cisjordanie occupée, soit quatre fois plus qu’avant l’arrivée au pouvoir du gouvernement actuel. Près d’un tiers de ces territoires a été conquis au cours de la seule année 2025.

Banques « extrêmement anxieuses »
Cette dynamique, précisément, a fini par déplacer la confrontation sur le terrain diplomatique. Dans le sillage des restrictions commerciales, le ministre britannique des affaires étrangères, Ed Miliband, dénonçait, mardi 8 septembre, un « nettoyage ethnique » de Palestiniens perpétré par des « colons terroristes ». Quelques heures plus tard, Israël annonçait, parmi d’autres mesures, la fermeture du consulat britannique à Jérusalem-Est sous trente jours. Le 22 septembre, les Pays-Bas finissaient d’engager le bras de fer, interdisant l’achat et la vente de biens produits dans les colonies, ainsi que les services liés à leur commercialisation. Dimanche 27 septembre, la riposte tombait de nouveau : l’Etat hébreu retirait leur statut diplomatique aux représentants néerlandais à Ramallah, siège de l’Autorité palestinienne, dénonçant des mesures « hostiles et unilatérales ».
Cette succession de représailles illustre le durcissement politique à l’œuvre. Rarement autant de pays se sont ainsi accordés pour condamner l’expansion des colonies israéliennes. Mais à l’échelle macroéconomique, les économistes sont peu nombreux à anticiper un bouleversement majeur. « Dans l’immédiat, je dirais que l’impact est proche de zéro », résume Eran Yashiv, professeur d’économie à l’université de Tel-Aviv et membre du Centre for Macroeconomics de la London School of Economics (LSE).
Les produits issus des colonies, majoritairement agricoles – dattes, avocats, vin et herbes aromatiques – ainsi que quelques produits industriels, ne représentent qu’une fraction minime du commerce extérieur israélien. Mi-septembre, le think tank Washington Institute évaluait ainsi à moins de 290 millions de dollars (255 millions d’euros) par an les exportations de produits des colonies vers l’Europe, contre 17,6 milliards de dollars de biens israéliens, pour l’année 2025.
Eran Yashiv avance même un autre scénario. Si les sanctions restaient cantonnées aux colonies, elles pourraient, selon lui, être présentées en Israël comme une attaque hostile, voire antisémite, et contribuer à renforcer la mobilisation autour du gouvernement d’extrême droite et procolonisation de Benyamin Nétanyahou, à moins d’un mois des élections législatives. « L’enjeu majeur, à mes yeux, est que cela pourrait être un signal annonçant des sanctions plus importantes à venir », estime-t-il. Les mesures, dont l’impact économique immédiat devrait rester limité, pourraient ainsi n’être que les prémices d’une pression beaucoup plus large sur l’économie israélienne.
Reste à savoir quels effets économiques concrets ces mesures peuvent produire. Leur application se heurte à un problème de traçabilité majeur : un produit provenant d’une colonie peut être estampillé « Israël » si sa dernière transformation substantielle a lieu sur le territoire israélien. Pour l’économiste, cette difficulté pourrait toutefois provoquer un « effet de débordement » sur l’économie israélienne. Faute de pouvoir distinguer clairement les activités liées aux colonies du reste de l’économie, banques, assureurs et investisseurs pourraient, par précaution, durcir leurs conditions. « Les banques israéliennes sont extrêmement anxieuses et inquiètes des répercussions que pourraient avoir leurs liens avec les colonies », analyse-t-il.

« Nous étions prêts »
Les conséquences pourraient aussi se faire sentir côté palestinien, et notamment sur les quelque 20 000 travailleurs employés dans les colonies, selon une estimation avancée par Tareq Sadeq, économiste à l’université de Bir Zeit. Privés de leur emploi, certains travailleurs pourraient se tourner vers leurs propres terres, « mais le phénomène resterait limité, estime-t-il, l’agriculture palestinienne ne pouvant aujourd’hui absorber qu’une partie de cette main-d’œuvre ».
Dans la vallée du Jourdain, les producteurs israéliens assurent, eux, avoir déjà appris à composer avec ce type de pression. David Elhayani, président du conseil régional, reçoit dans un bureau immaculé, avec les honneurs : café, vue imprenable sur les plantations de dattiers et, cartes à l’appui, présentation des colonies dont il accompagne le développement. Vingt-six communautés auraient d’ores et déjà été autorisées à s’implanter dans la vallée par le gouvernement israélien, affirme-t-il. Dix autres sont appelées à bientôt voir le jour.
L’évocation des sanctions européennes le fait sourire, tout comme le souvenir de la précédente offensive commerciale. C’était au tournant des années 2010, lorsque la campagne internationale BDS – pour « Boycott, désinvestissement et sanctions » – commençait à se faire sentir. Les distributeurs européens avaient été les premiers à fermer leurs portes, et les revenus à l’exportation des producteurs de la vallée avaient chuté de plus de 14 %, soit près de 29 millions de dollars, selon des chiffres avancés en 2013 par les producteurs et les responsables des colonies.
Cette fois-ci, David Elhayani assure qu’ils ont pris les devants. Deux ou trois mois avant l’annonce, les agriculteurs se seraient réunis avec leurs organisations et le ministère israélien des finances pour étudier l’ouverture de nouveaux marchés. « Nous étions prêts », répète-t-il. L’Inde et les Etats-Unis sont déjà dans leur viseur. Le gouvernement israélien les aiderait, notamment en finançant les démarches et les premières expéditions. De quoi, selon lui, absorber le choc avant même qu’il ne se fasse sentir : la récolte des dattes ne commence que dans quelques semaines.

Par Manon Chapelain
Le Monde du 02 octobre 2026

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