Après une attaque qui a tué à deux soldats israéliens, le 23 octobre, l’armée israélienne a bouclé plusieurs secteurs de la ville de Cisjordanie occupée et procédé au déplacement forcé de plus de 2 000 Palestiniens.
C’est une figure respectée d’Hébron qui vacille puis s’effondre, dimanche 25 octobre, sous les coups de soldats israéliens déchaînés. Hijazi Shawar Al-Tamimi, notable de la première ville de Cisjordanie, cherchait à regagner sa maison, dans le quartier d’Al-Jilda, verrouillé par les forces israéliennes depuis deux jours. Le septuagénaire avait quitté sa boutique peu après le déjeuner, appuyé sur sa canne, prêt à se mesurer aux soldats.
« Je creuserai un tunnel pour retourner chez moi s’il le faut ! », clamait-il en franchissant une barricade improvisée par l’armée – quelques palettes de bois disposées au travers de la route. On le retrouve deux heures plus tard, suffocant sur son lit d’hôpital, la cheville prise dans un épais bandage, une perfusion gouttant au creux du bras. Expulsé de son domicile dans la nuit de vendredi à samedi, lors d’une vaste opération militaire lancée après la mort de deux soldats israéliens dans une attaque armée près d’Hébron, le vendredi 23 octobre, Hijazi Shawar Al-Tamimi, atteint de maladies chroniques, voulait récupérer ses médicaments.
Les images des caméras de surveillance le montrent seul, faisant face à une poignée de soldats. L’un d’eux le repousse, lui intime de partir, avant de lui asséner, selon son récit, « des coups de pied dans les jambes, dans la poitrine, les épaules et la tête ». « J’ai marché petit à petit jusqu’à parvenir à une zone habitée, se souvient-il. Ensuite, je me suis évanoui. Je ne sais pas comment je me suis retrouvé à l’hôpital. » Son thorax se soulève bruyamment. Il peine à respirer et avale ses mots, encore sous le choc.
Parmi les quelque 2 670 déplacés, selon les chiffres de l’Autorité palestinienne, la plupart ont renoncé à rentrer chez eux à la vue même des snipers qui verrouillent l’entrée des quartiers d’Al-Jilda et de Deir Al-Bahat. Les deux assaillants du 23 octobre venaient de ces quartiers, affirme l’armée israélienne. Malgré l’absence de lien établi entre les propriétaires des maisons visées par les évacuations et l’attaque, l’ouest d’Hébron a été partiellement vidé.
B’Tselem, l’organisation israélienne de défense des droits humains, met en garde contre une « campagne de nettoyage ethnique », inscrite dans une politique plus large de déplacements forcés et de destructions en Cisjordanie occupée. L’association israélienne Médecins pour les droits humains-Israël alerte, elle, sur les conséquences du bouclage des routes pour l’accès aux soins : les ambulances peinent désormais à circuler, et les transferts de patients sont retardés.
Surenchère politique
De cette nuit noire, les déplacés se souviennent avec le même effroi : des soldats tambourinant à la porte avec la crosse de leurs fusils, des enfants hagards et paniqués, puis quelques minutes à peine pour évacuer. A l’aube, samedi matin, il ne restait plus âme qui vive dans les deux quartiers, ou règne désormais un lourd silence. A Deir Al-Bahat, les immeubles « vérifiés » par les soldats ont été marqués d’une croix bleue.
Une unité a pris ses quartiers dans une villa surplombant la vallée, accrochant des drapeaux israéliens aux fenêtres. Sur la colline d’en face, un groupe de jeunes hommes enchaînent les cigarettes en surveillant leurs immeubles. Ils craignent les destructions. Tous dénoncent une « punition collective » pour un acte dont ils ne sont pas responsables ; « une opportunité politique », à quelques jours d’un scrutin législatif aussi attendu qu’incertain en Israël.
Depuis vendredi, les responsables du gouvernement de Benyamin Nétanyahou ont multiplié les prises de parole, promettant une riposte de grande ampleur en Cisjordanie occupée et laissant craindre une extension de l’opération bien au-delà des quartiers bouclés d’Hébron.
Dans une vidéo devenue virale, le premier ministre a annoncé, bardé d’un gilet pare-balles, vouloir appliquer à Hébron le même « modèle offensif » que celui utilisé pour vider les camps de réfugiés de Jénine et du nord de la Cisjordanie, en janvier 2025. Le sulfureux ministre des finances, Bezalel Smotrich, a, lui, revendiqué des démolitions au nom de la « dissuasion » et de la volonté de « faire payer le prix » de l’attaque. Quant à Itamar Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale, il a appelé au démantèlement de l’Autorité palestinienne. Les déclarations de l’état-major se sont révélées plus réservées.
Sur le terrain, l’armée israélienne a déclaré avoir mené des opérations dans 40 secteurs de Cisjordanie occupée dans la nuit de vendredi à samedi, faisant état de 40 arrestations de personnes « affiliées au Hamas ou au Jihad islamique ». Les autorités israéliennes ont annoncé que les points de passage vers Israël resteraient fermés jusqu’après les élections du 27 octobre. Depuis, la situation semble stagner. L’écart entre les annonces et la situation de facto tiendrait à la surenchère politique, destinée à séduire un électorat israélien toujours plus radical, selon les Palestiniens d’Hébron.
Rasé en quelques heures
Certains ont en tout cas payé le prix de ces représailles. La maison de Riyad Izzat Amrish, 49 ans, que Bezalel Smotrich a présentée comme l’une des plus belles villas du secteur, a été rasée par les bulldozers israéliens dès le vendredi 23 octobre. Le ministre s’est rendu sur place, se filmant devant les démolitions. Sept cent cinquante mètres carrés, vingt-cinq années d’économies et six années de construction : tout a été rasé en quelques heures.
Sa fille, Mayar, devait s’y marier deux semaines plus tard ; la famille avait déjà commencé à décorer les arbres. La luxueuse bâtisse faisait l’objet d’un ordre de démolition pour défaut de permis de construire, mais Riyad Amrish assure avoir obtenu de la Cour suprême israélienne une décision suspendant la démolition. Il dénonce une « course politique pour savoir qui sacrifiera le plus de Palestiniens ».
A la mairie d’Hébron, on prend la menace très au sérieux. Autour de l’édile Youssef al-Jaabari, les poignées de main se succèdent avant une réunion de crise. Une délégation de maires du gouvernorat d’Hébron, conduite par Rachid Awad, directeur général du ministère des collectivités locales palestinien dans le gouvernorat, se réunit pour évoquer plusieurs propositions. « Ce que nous voyons aujourd’hui semble être le début de quelque chose de plus important », redoute le maire d’un village voisin.
Une première cellule de crise, chargée de recenser les familles déplacées et de coordonner les secours, avait déjà été mise en place la veille par le gouverneur. Rien, toutefois, sur d’éventuelles mesures de sécurité. « Nous ne pouvons pas empêcher l’armée israélienne d’entrer et de faire ce qu’elle veut. Nous n’avons pas la force nécessaire… », reconnaît Reem Sharif, conseillère municipale à Hébron. Face à une Autorité palestinienne à bout de souffle, économiquement exsangue et minée par la corruption, les municipalités se savent en dernière ligne.
Par Manon Chapelain
Le Monde du 26 octobre 2026

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