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« Avant d’exiger des élections, ne peuvent-ils pas exiger l’arrêt du génocide ? »

 

Deir El-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, le 29 juillet 2026. Des Palestiniens inspectent des bâtiments endommagés et détruits après avoir été la cible de frappes israéliennes la nuit précédente.
EYAD BABA / AFP
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il s’interroge sur les pressions occidentales pour la tenue d’élections législatives en Palestine, et relèvent leur absurdité, dans un contexte de génocide à Gaza et de nettoyage ethnique en Cisjordanie.

Apparemment, les dirigeants de ces pays ne comprennent pas ce qu’il se passe en Palestine, surtout à Gaza. Bien sûr, les Palestiniens attendent d’avoir des élections avec impatience. Ils ont envie de voter, d’élire de nouveaux leaders, de tout simplement pratiquer la démocratie. Bien sûr, l’Occident souhaite nous voir exercer ces droits. Mais comment peuvent-ils croire que c’est possible dans les circonstances actuelles ? En plein génocide dans le réduit de Gaza ? L’enclave s’étend aujourd’hui sur 30 % de sa surface initiale, qui rapetisse chaque jour avec l’avancement de la « ligne jaune » fixée par les Israéliens, et où s’entasse ce qu’il reste des 2,3 millions de Gazaouis. Une population qui survit dans la misère, sous des tentes dans des camps de fortune, et dont la principale activité est de faire la queue. On fait la queue pour avoir un peu d’eau, on fait la queue pour avoir de la nourriture, on fait la queue pour aller dans des dispensaires ou des cliniques, des hôpitaux de fortune, des hôpitaux de campagne, pour faire vacciner les enfants. Les femmes aussi font la queue, pour aller aux toilettes. Chaque jour, nous vivons la mort, chaque jour, il y a des frappes de missiles ou de drones. Parfois c’est un hôpital qui est visé, parfois c’est un marché ou une charrette qui transporte des gens, une voiture, un bus… On respire la mort. On dort avec la mort, et l’on rêve de la mort. Et l’on se réveille avec la mort.

La commission électorale n’a pas le droit d’entrer à Gaza
On nous demande d’exercer la démocratie, mais sans demander d’abord l’arrêt du génocide. Ces pays occidentaux ne peuvent même pas exiger des Israéliens qu’ils laissent entrer le matériel nécessaire : les urnes, l’encre et le papier pour les bulletins de vote. Il y a bien une commission électorale, elle a même un bureau à Gaza. Mais elle n’a pas le droit d’entrer à Gaza. Sans parler d’éventuels observateurs internationaux.
Et avant de faire pression sur l’Autorité palestinienne pour qu’elle organise des élections, ces pays occidentaux ne pourraient-ils pas faire pression sur les Israéliens, pour simplement augmenter un peu l’aide humanitaire, pour laisser entrer un peu plus de farine, du matériel médical des médicaments pour nos enfants et pour les gens qui souffrent de maladies graves comme le cancer, les pathologies rénales, respiratoires, dermatologiques ? Est-ce qu’ils ne pourraient pas faire pression sur Israël pour laisser sortir plus de 20 000 personnes qui doivent être opérées ou soignées d’urgence à l’étranger, parce que le système de santé est à genoux ?
Et si c’est trop demander, les pays qui font pression sur les Palestiniens pour l’organisation d’élections ne pourraient-ils pas exiger des Israéliens qu’ils autorisent l’importation de briquets, actuellement interdits ? De bois pour les fours en argile, que tout le monde utilise parce qu’il n’y a plus de gaz ?
Est-ce que ces pays ne pourraient pas exiger d’Israël qu’il autorise les tournevis, les vis, les clous, toutes choses qu’il interdit ? Et puis des tentes et des bâches pour les déplacés, puisque tous les matériaux de construction sont également interdits ? Des engins de chantier pour retrouver les milliers de morts ensevelis sous les décombres ? Des pièces détachées pour les voitures, ainsi que des pneus et des kits de réparation pour les crevaisons ? Bientôt plus une seule voiture roulera à Gaza. Et il n’y a plus d’huile pour les moteurs — interdite elle aussi, tant pour les véhicules que pour les générateurs d’électricité. Est-ce qu’ils ne pourraient pas exiger la livraison d’eau plus d’une fois ou deux par mois ?

Imaginez si la journaliste et le maire avaient été agressés par des Palestiniens…
Et en Cisjordanie, avant de demander à Mahmoud Abbas de tenir immédiatement des élections, il y a aussi beaucoup de choses plus urgentes à exiger d’Israël : démanteler le mur de séparation, empêcher les soi-disant « randonneurs », en réalité des colons armés, de brûler des champs, de déraciner des oliviers, d’encercler des villages dont les habitants ne peuvent plus aller travailler en ville.
Et comment pourraient-ils voter là-bas aussi ? Ces colons se sentent tout-puissants. Ils s’en prennent maintenant à quiconque ose pénétrer en Cisjordanie. Leurs dernières victimes en date : une journaliste américaine, rouée de coups vendredi dernier, et un maire français âgé de 78 ans, ceint de son écharpe tricolore, tabassé samedi alors qu’il participait par solidarité à la récolte des olives près du village chrétien de Taybeh. Pourquoi les colons s’arrêteraient-ils, puisqu’ils sont soutenus par l’État israélien ? Et que les faibles protestations internationales sont déjà oubliées ? Imaginez une seconde ce qu’il se serait passé si la journaliste et le maire avaient été agressés par des Palestiniens…
Et ces pays qui pressent Mahmoud Abbas d’organiser des élections, font-ils pression sur les Israéliens pour qu’ils les laissent avoir lieu à Jérusalem-Est annexée ? Les gens, ici, à Gaza, veulent voter, mais pour qui ? Des factions, des indépendants ? Apparemment, l’Occident n’arrive pas à comprendre que nous sommes seulement un État sur le papier, mais pas dans la réalité. Il nous demande de mettre en œuvre une réforme politique, avec de nouveaux dirigeants et un président du Conseil législatif, alors que, logistiquement parlant, c’est impossible à réaliser sous occupation.

Que vont faire ces États bien intentionnés si le Hamas emporte les élections ?
Admettons que des élections aient quand même lieu. Que vont faire ces États bien intentionnés si le Hamas les emporte ? Vont-ils refuser le résultat démocratique et boycotter le nouveau gouvernement, comme en 2006, quand le Hamas avait remporté les législatives dans toute la Palestine ? Mahmoud Abbas en avait tiré les conséquences en nommant comme premier ministre un dirigeant du Hamas. Israël n’avait pas reconnu ce gouvernement. Les États occidentaux non plus. Ils sont tous responsables de la division entre Fatah et Hamas qui s’est ensuivie. La France et les autres États acceptent tout ce qu’il se passe en Israël, l’extrême droite au pouvoir, des terroristes au pouvoir. Ils condamnent les appels au meurtre de Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale, qui promet maintenant, s’il est ministre de la guerre dans un gouvernement issu des prochaines élections en Israël, d’effacer jusqu’au mot « morale » du vocabulaire militaire. Mais que feront la France et les autres pays si un tel gouvernement est mis en place ? Le boycotteront-ils ? Non, évidemment. Ils ne feront rien.
Pourquoi c’est toujours deux poids, deux mesures quand il s’agit des Palestiniens ? On sait très bien que cette volonté de réforme de l’Autorité palestinienne est une idée des Israéliens. Et quand Israël parle de réforme chez les Palestiniens, c’est juste une façon de gagner du temps. C’est ce qu’ils font depuis les accords d’Oslo, en 1993. Ils ont fait la paix avec Arafat, et puis ils ont dit qu’Arafat était un terroriste, qu’il était un obstacle à la paix, et qu’il fallait « réformer » l’Autorité palestinienne.
Et l’Occident a validé la position israélienne. Comme il le fait aujourd’hui. Le projet israélien est pourtant clair : quel que soit le « gouvernement » palestinien, il ne dirigera en Cisjordanie que des cantons, même pas des municipalités, qui n’auront qu’une seule utilité : éviter à Israël de payer le prix de l’occupation. Qui finance les infrastructures, la santé, l’éducation, l’électricité ? Le budget de l’Autorité palestinienne, financé en grande partie par la communauté internationale. Les Israéliens sont doublement gagnants. Non seulement ils ne dépensent rien, mais ils tirent profit de l’occupation. Par exemple, l’électricité des Palestiniens est forcément achetée à Israël. Pareil pour l’eau : les Israéliens la volent des sous-sols de la Cisjordanie… et la revendent aux Palestiniens, à des prix très élevés. C’est l’occupation la moins chère du monde.

L’occupé, lui, doit aimer l’occupant, il doit être une victime gentille.

C’est pourtant une véritable occupation. Israël contrôle tout. Si quelqu’un veut se déplacer, même à l’intérieur des territoires palestiniens, il doit demander l’autorisation de l’armée. Mais le plus important pour les Israéliens, c’est le curriculum de l’enseignement. Ils ne veulent pas qu’on parle de l’occupation de la Palestine dans les manuels scolaires. Ils veulent effacer l’histoire, la création d’Israël sur le territoire de la Palestine historique, grâce à des milices qui ont massacré les civils avant de devenir l’armée israélienne, et à la destruction de centaines de villages. Ils ne veulent pas qu’on enseigne à nos enfants qu’il faut résister contre l’occupation. Et l’Occident est d’accord.
Les Occidentaux, en revanche, n’ont rien à dire sur les manuels scolaires israéliens. Ils n’ont rien à dire sur l’éducation au meurtre dans les colonies. Les colons apprennent à leurs enfants comment se comporter avec les « Arabes » — pour eux, les Palestiniens n’existent pas : il faut les tuer. On peut apprendre aux enfants de l’occupant à détester l’occupé, à le bombarder et le tuer. Ce n’est pas de la haine, c’est au-delà de la haine. L’occupé, lui, doit aimer l’occupant, il doit être une victime gentille.
Les Occidentaux ignorent tout de la culture palestinienne. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que chez nous l’amour de la patrie ne s’apprend pas dans les livres. Ils ne savent pas qu’il se transmet de génération en génération. Les Palestiniens de la diaspora, en Égypte, au Liban, en Europe, aux États-Unis, sont tout aussi patriotes. Pourtant, ils n’ont pas été éduqués avec des manuels palestiniens. L’amour de la Palestine est dans leur cœur. Selon les Occidentaux, nous ne devrions pas écouter notre cœur ni apprendre à nos enfants à résister. Je ne sais pas pourquoi.
Tous les Palestiniens veulent des élections. Mais avec une véritable souveraineté. Mais auparavant, ils veulent l’arrêt du génocide à Gaza, l’obligation pour Israël de cesser d’étrangler la bande de Gaza.
Il faut enfin parler de politique intérieure palestinienne. En réalité, ce n’est pas Mahmoud Abbas qui a décidé de reporter les élections. Ce sont les factions. Celles de l’OLP aussi bien que le Hamas ou le Jihad islamique. Leurs dirigeants ont estimé que ce n’était pas le bon moment, principalement pour des raisons politiques. Ils savent que la population est furieuse contre les politiques en général. Reporter le scrutin arrange donc tout le monde. L’impasse est totale.
Bien sûr, nous voudrions des représentants qui nous défendent réellement. Mais comment faire dans une Cisjordanie découpée en morceaux, dans Gaza réduit à 30 % de son territoire ? Comment accepter de renoncer à la partie Est de Jérusalem ? Il y a des gens qui proposent de tout faire par Zoom : des réunions par Zoom, un vote par Zoom. Et à la fin, un État par Zoom ? La souveraineté, ce n’est pas ça. Si vous ne faites rien pour mettre fin aux souffrances des Palestiniens, au moins respectez-les.

Rami Abou Jamous
Orient XXI du 20 octobre 2026



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