L’artiste américano-libanais est à l’honneur au 104, à Paris, avec quelques-unes de ses installations récentes : il y raconte les années 1982-1983, marquées par l’offensive israélienne sur le Liban, les massacres de Sabra et Chatila et l’exil de l’Organisation de Libération de la Palestine vers Tunis.
Dans la première salle, gît sur le sol une coccinelle renversée. Aux murs, deux draps cousus avec des bouts de tissu sur lesquels on peut lire des mots, des bouts de phrases qui nous échappent. Mais Walid Raad est là pour nous raconter. Le diamètre de la voiture correspond à celui laissé par les obus tirés depuis l’USS New Jersey, un cuirassé réputé pour ses neuf canons de 406 millimètres. Avant de quitter les eaux libanaises où il stationnait, le cuirassé a bombardé les montagnes libanaises.
Nous sommes en 1984. Un des obus tombe sur la maison familiale de Walid Raad. La bombe n’explosera pas mais laissera un cratère de 7 mètres de longueur sur 3 mètres de largeur. Un cratère transformé en piscine, où les enfants de la famille se baignaient.
C’est en préparant l’exposition que Raad rencontre un ancien marine américain qui était à bord de ce cuirassé. Il lui révèle que les Américains appelaient ces obus les « Volkswagen volantes », parce que chacun pesait exactement le poids d’une coccinelle. « On commence donc la visite avec ma piscine, ou plutôt avec la forme qui l’a creusée », raconte-t-il en préambule à la visite guidée qu’il propose.
« L’obus qui est tombé sur notre maison portait une inscription énigmatique, « À bout de souffle » (breathless, en anglais), poursuit-il. C’est une très ancienne tradition : les soldats écrivent des messages sur les bombes. On les appelle des « love notes », des mots d’amour. Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé à les collectionner, pas seulement ceux de ma guerre mais de toutes les guerres. » Ce sont ces mots que l’on peut lire sur les draps autour de la voiture.
Toute la pensée, les réflexions qui motivent et alimentent le travail de Walid Raad sont nourries de son histoire personnelle, une histoire percutée de plein fouet par une guerre qui démarre en 1982. Il a tout juste 15 ans quand Israël envahit le Liban dans le but d’éliminer l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). En trois mois, on dénombrera 18 000 morts. « L’OLP accepte de partir à condition qu’une force multinationale garantisse la sécurité des 400 000 réfugiés palestiniens restés à Beyrouth. Des forces françaises, italiennes et américaines débarquent, et les 14 000 combattants de l’OLP s’en vont », rappelle-t-il.
Réactivation de la mémoire
Ses souvenirs sont là, quelque part au fond de sa mémoire, certains effacés, comme enterrés. Et tout son travail s’articule dans cette quête à partir d’images d’archives qu’il trouve, de témoignages, de lectures de réactivation de la mémoire. Plusieurs photos racontent la guerre au plus près, un groupe d’hommes regardant Beyrouth sous les bombes, des photos de soldats israéliens au repos à l’ombre de leurs tanks. Il ne se souvient pas de les avoir prises, il ne se souvient pas du bruit des avions ou des bombes et, pourtant, il va finir par retrouver les négatifs et procéder à leurs tirages en 2002.
Dans une autre salle, on se retrouve face à une image qui pourrait provenir d’un jeu vidéo. L’Onde de choc « montre, avec un calme presque méditatif, une vague provoquée par l’onde de choc produite sur l’eau par un tir d’obus », toujours depuis le fameux cuirassé américain. « En cinquante ans de service, le bateau a tiré plus de 18 000 obus. (…) Il m’a semblé que cette vague avait dû faire au moins une fois le tour de la Terre. »
Sur des panneaux de contreplaqué légèrement marqués par des nœuds, de toutes petites maquettes du cuirassé sont accrochées, derniers vestiges de ce bateau de guerre aujourd’hui transformé en musée à Camden, dans le New Jersey. Plus loin, les collages de sa cousine, réalisés à partir de silhouettes d’hommes nus découpées dans des numéros de Playgirl retrouvés dans le grenier de sa grand-mère. Étrangement, chaque collage dessine le tracé de l’USS New Jersey…
Dans une autre salle, sur un cyclo, la même image démultipliée, le cœur de Beyrouth, détruit/reconstruit, objet de toutes les convoitises des promoteurs et politiciens véreux. On passe alors dans un autre espace, la série exposée s’appelle Les Lits d’Arafat : des petits tableaux peints, inachevés parce que Walid Raad n’arrivait pas à les finaliser.
Sur ce fond de toile laissé à l’abandon, il a collé des photos de lits, ceux où Yasser Arafat, toujours en cavale, trouvait refuge le temps d’une nuit. « Arafat (…) a survécu à une quarantaine de tentatives d’assassinat, il était toujours en mouvement, au point qu’on raconte qu’il ne dormait jamais deux nuits de suite dans le même lit. (…) Il y a quinze ans, j’ai commencé à chercher les lits où Arafat avait dormi. J’en ai trouvé 11. »
L’Histoire mise en art
Dans une autre salle, des fleurs sont accrochées au mur. Des visages de dirigeants politiques sont incrustés dans les corolles. On y reconnaît Mitterrand, Bush, Chirac, Kohl, Reagan, Clinton, Milosevic, Khomeini, Sharon, Netanyahou… Les noms des fleurs ?
« Pendant les guerres, les dirigeants politiques et militaires n’utilisent pas leurs vrais noms : on leur donne des noms de guerre. Il s’avère que dans une unité de renseignement de l’armée libanaise, une officier avait pour tâche d’inventer ces noms. Comme elle avait étudié la botanique, elle leur a donné des noms de fleurs, et pour se rappeler qui était qui, elle a réalisé des collages. Les originaux ont été détruits, mais j’ai retrouvé des photos et j’en ai reproduit 36. »
Dans une autre salle, des palettes sont dressées, sur lesquelles sont reproduits des tableaux d’artistes, dont un tableau du grand peintre palestinien Sliman Mansour. Walid Raad parle de ces palettes comme d’un musée imaginaire qui regrouperait les tableaux les plus célèbres du monde arabe. Un musée éphémère qui aurait existé à Beyrouth. Ces palettes ont été découvertes à Ljubljana et auraient servi à transporter des armes du Liban vers d’autres zones de conflits, dont celui des Balkans.
Comment représenter la guerre quand réalité, mémoire et fiction s’entrechoquent ? Walid Raad se sert de tous ces matériaux, entremêle les sources, vraies ou fictives, pour construire des installations qui sont des mises en abyme vertigineuses. Les images ne disent pas la vérité, elles sont une interprétation du réel, un point de vue : à charge au visiteur de les décrypter, d’apprendre à les regarder autrement.
Walid Raad nous tient en alerte. Ses installations tiennent du mentir-vrai, ses histoires reposent sur des faits tangibles mais réinterprétés. Il ne prétend aucunement être un historien, juste un artiste qui interroge l’Histoire et ses points aveugles pour mieux réactiver nos consciences.
Marie-José Sirach
L'Humanité du 26 octobre 2026
« Walid Raad, festival of (in) gratitude », jusqu’au 22 novembre, au 104, 5, rue Curial, Paris 19e. Renseignements. : www.104.fr


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