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| Abbas Mostafa et son fils, Ali, dans les décombres de leur maison détruite par une frappe israélienne, à Zaoutar El-Gharbiyé, dans le sud du Liban, le 28 août 2026. ALI KHARA POUR « LE MONDE » |
A Zaoutar El-Gharbiyé, le fracas d’une pelleteuse de l’armée libanaise déblayant la route couvre par moments la voix d’Abbas Mostafa. Devant ce qui reste de sa maison, il tente, avec son fils, Ali, de récupérer quelques affaires dans les gravats. « Les vêtements des enfants surtout », dit-il, des gouttes de sueur perlant sur son visage sous la chaleur écrasante. Il désigne les bâtiments éventrés autour de lui. « Regardez, là, ils ont fait exploser tout ce quartier. »
A quelques mètres, Ali montre un petit muret de terre qui coupe désormais la route devant sa maison. Derrière commence la partie du village dans laquelle les habitants ne peuvent toujours pas revenir, car occupée par l’armée israélienne. « Une vingtaine de maisons de ma famille se trouvent de l’autre côté », explique Abbas Mostafa, obligé de louer un appartement à Wardaniyé, dans la région du Chouf plus au nord, avec sa femme et leurs trois enfants. « Mais rien que d’avoir pu remettre les pieds sur ma terre, ça n’a pas de prix », dit l’homme de 37 ans avec un grand sourire.
C’est dans cette géographie morcelée que Zaoutar El-Gharbiyé est devenue, avec Froun et Srifa, l’une des trois premières zones dites « pilotes » du Liban sud. Lancé le 21 juillet, en vertu de l’accord-cadre négocié entre le pays du Cèdre et Israël le 26 juin, sous médiation américaine, le dispositif doit tester une formule destinée à être reproduite ailleurs : retrait israélien, déploiement de l’armée libanaise et retour de l’autorité de l’Etat, parallèlement au démantèlement des armes et des infrastructures militaires du Hezbollah.
Près d’un mois et demi plus tard, c’est précisément cette séquence qui pose problème et laisse perplexes habitants et élus. Froun et Srifa n’étaient pas occupées par l’armée israélienne lorsque l’expérience y a été lancée, et l’armée libanaise y était déjà présente. Zaoutar El-Gharbiyé ne ressemble pas davantage au cas d’école imaginé par les négociateurs. L’armée israélienne y a mené des incursions et rasé de nombreuses maisons, sans l’occuper entièrement. Sur la colline d’en face, Zaoutar El-Charkiyé demeure, elle, sous contrôle de celle-ci. Les forces israéliennes y poursuivent bombardements, terrassements et dynamitages. « Il y a quelques jours, d’ici, un homme regardait sa maison être écrasée par un bulldozer. Il était rongé de douleur », raconte Ali Hraibe, dont la propre demeure et la palmeraie ont été détruites.
« Vous voulez que je vous le dise franchement ? C’est une mascarade », affirme Abed Ezzedine, le chef de la municipalité de Zaoutar El-Gharbiyé. Il reçoit dans un petit préfabriqué blanc installé sur la place du village qui nest plus que désolation. Un drapeau libanais à côté de son siège, seul symbole de son statut d’élu ; non loin, le bâtiment municipal est un lit de pierres. « Comment peut-on dire que Zaoutar El-Gharbiyé est une zone pilote alors que les Israéliens sont à 100 mètres ? Il n’y a pas de caches ou d’entrepôts d’armes du Hezbollah ici », assure l’élu, affilié, comme ses confrères de Srifa et Froun, à l’autre parti chiite, Amal.
Cette question est au cœur du problème des zones pilotes : l’armée libanaise démantèle-t-elle l’infrastructure militaire du Hezbollah et en recherche-t-elle les armes ? « S’il y a des armes, l’armée les saisit, affirme au Monde une source militaire haut placée. Mais elle ne fait pas du porte-à-porte pour fouiller les maisons. Une perquisition nécessite une autorisation judiciaire. Zone pilote ou non. »
Infrastructures détruites
La presse israélienne a récemment fait état du « mécontentement » de l’Etat hébreu à l’égard de l’armée libanaise, accusée de ne « pas aller assez loin ». Les autorités israéliennes auraient même fait savoir aux Etats-Unis que l’expérience des zones pilotes avait « échoué ». L’armée libanaise dénonce les conditions dans lesquelles elle accomplit sa mission. Frappes, tirs et dynamitages israéliens se poursuivent à proximité des secteurs où elle se tient. « Tout cela complique et retarde notre travail », poursuit la même source militaire.
Côté libanais, on dénonce un test biaisé dans son principe même. Celui-ci devait reposer sur un « parallélisme » : un retrait israélien d’une zone occupée, aussitôt placée sous le contrôle de l’armée libanaise, afin d’éprouver la capacité de cette dernière à y exercer pleinement son autorité. « Mais Israël rejette le principe des zones pilotes et poursuit ses opérations militaires, afin de négocier en position de force. Il faut d’abord qu’il respecte le cessez-le-feu », dénonce un responsable politique sous le couvert de l’anonymat, accusant I’Etat hébreu de profiter de cette impasse pour « imposer une nouvelle réalité sur le terrain », avec l’occupation de quelque 6 % du territoire libanais, nettoyé de ses habitants.
A Zaoutar El-Gharbiyé, l’armée libanaise a dégagé les voies de circulation, déblayé les gravats, et nettoyé les habitations des munitions non explosées. Elle donne aux villageois le sentiment d’être relativement épargnés, tandis que les bombes israéliennes pleuvent sur les localités alentour. Mais elle doit aussi répondre aux besoins les plus élémentaires des quelque cinquante familles, sur 500, revenues dans un village aux infrastructures détruites, en assurant, par exemple, le ravitaillement en eau. « Le soir, on s’éclaire à la bougie, on lave le linge à la main », raconte Batoul Abou Zeïd, 19 ans, revenue avec ses parents, frères et sœurs, dès que le village est redevenu accessible.
« L’armée fait tout pour nous. On ne serait jamais revenus sans sa présence. Les Israéliens sont juste à côté, imaginez », ajoute sa sœur Fatmé, soulagée d’avoir quitté l’école transformée en centre d’hébergement, où elle vivait depuis mars avec ses deux enfants. « On veut une présence de l’armée, de l’Etat, ici. Dernièrement, quelqu’un a voulu accrocher le drapeau d’un parti politique, et l’armée l’a retiré. On ne veut plus ça ici, c’est terminé ! Mais nous ne voulons pas non plus que les armes de la résistance soient remises sans un retrait des Israéliens », affirme Batoul.
Présence réclamée de l’armée
C’est toute l’ambivalence qui traverse les villages chiites du Sud, où le même récit est répété : la « résistance » serait née de la faiblesse d’un Etat qui n’a jamais été en mesure de protéger le territoire. La présence de l’armée est réclamée, mais beaucoup veulent d’abord la voir capable d’assurer une protection avant d’accepter que le Hezbollah dépose les armes.
A Froun, Saïd et Jeanette Chéhadé, qui ont perdu leur maison et leur épicerie, vivent avec leurs trois enfants dans l’école publique du village, comme une vingtaine d’autres familles. Lui, handicapé depuis la naissance, se déplace en fauteuil roulant ; elle porte l’essentiel de la charge familiale. « Remettre les armes ? Jamais ! Même si c’est l’armée qui les récupère, Israël nous attaquera, et il n’y aura plus personne pour nous défendre », affirme la femme de 51 ans. Mais elle finit par éclater en sanglots. « Je ne suis pas pour ces guerres lancées par le Hezbollah. On vivait modestement avant, mais on se débrouillait. Là, qu’est-ce qu’on a gagné ? Nous sommes détruits, et personne ne s’intéresse à notre sort. »
Pour les habitants des trois zones pilotes, le retour de l’Etat devait aussi prendre une forme prosaïque : de l’eau, de l’électricité, des routes, un toit. A Froun, le bureau du maire a été installé dans l’école publique, au milieu des familles déplacées. Hassan Bazi s’impatiente de ne toujours pas avoir reçu les aides promises. Moins de la moitié des habitants ont pu regagner le village.
Le Hezbollah n’a plus le rôle de pourvoyeur de fonds et d’aides à la reconstruction qu’il tenait lors des guerres précédentes. Certains l’estiment financièrement exsangue, d’autres pensent que le parti ne veut pas reconstruire tant que la guerre continue. Assis dans sa maison familiale de Froun, criblée de balles et à moitié détruite, Mahmoud Ramadan, 75 ans, dit avoir encore dans sa poche le chèque de 6 000 dollars (environ 5 200 euros) que le Hezbollah lui avait remis après un accord de cessez-le-feu, fin 2024. « C’était pour couvrir mes réparations. Je n’ai jamais pu l’encaisser, leurs institutions bancaires ont toutes été détruites », raconte le grand-père, accoudé sur sa canne.
« Que les Israéliens partent »
L’agriculture, richesse de ces territoires, est elle aussi sinistrée. Mahmoud Ramadan a perdu quelque 250 ruches, sa principale source de revenus, situées sur le mont Qantara, désormais inaccessible. L’armée israélienne y mène régulièrement des dynamitages et des opérations de destruction. « Et la nuit, nous tressaillons à cause des bombardements », affirme son épouse, Fatmé, qui fait jouer leur petite-fille Hélène non loin d’un monticule de gravats.
Le secteur est dominé par la colline Ali-Taher, une hauteur stratégique devenue un point de friction militaire majeur entre Israël et le Hezbollah. Le 27 août, des bombardements israéliens, présentés comme une riposte au lancement de drones par le groupe chiite, ont tué une femme et fait six blessés à Arabsalim, selon le ministère de la santé libanais.
Un mois et demi après l’annonce de la mise en place des zones pilotes, ce test censé préparer le retour de l’Etat dans le Sud se déroule dans un paysage où la guerre n’a pas cessé. A Zaoutar El-Gharbiyé, Abbas Mostafa ne demande plus qu’une chose : « Je veux juste que les Israéliens partent. Je ne veux rien d’autre, ni les tuer ni qu’ils me tuent, mais qu’ils partent. »
Par Marie Jo Sader
Le Monde du 02 septembre 26

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