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| La poétesse gazaouie Alaa Al-Qatrawi avec Mathieu et Julie Yon, qui l’ont hébergée, à Dieulefit (Drôme), le 31 août. ALEXA BRUNET POUR M LE MAGAZINE DU MONDE |
Sur la terrasse du jardin, une adolescente tient, timide et hésitante, une petite carte entre ses mains. « Si elle se perd dans le village, elle peut montrer notre adresse », dit-elle à ses parents en espérant qu’ils réussissent à faire comprendre sa démarche à Alaa Al-Qatrawi, malgré la barrière de la langue. Depuis quelques jours, cette Gazaouie de 36 ans, coiffée d’un voile en satin bleu et vêtue d’un long manteau brodé de fleurs, vit chez Mathieu et Julie Yon, à Dieulefit (Drôme), où ce maraîcher, écrivain et passionné de philosophie, et son épouse infirmière sont installés avec leurs deux enfants.
Dans la quiétude de ce village d’un peu plus de 3 000 habitants cerné par les collines, la poétesse palestinienne peine encore à réaliser, début septembre, que son périple a pris fin. Lauréate du programme national d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil (Pause), piloté par le Collège de France, elle est arrivée à Paris le 26 août, avec une douzaine d’autres Palestiniens. « A l’aéroport, j’ai levé les yeux vers les avions et je n’ai pas eu peur d’être bombardée », raconte-t-elle depuis le jardin ombragé de ses hôtes.
A Gaza, Alaa Al-Qatrawi semblait promise à un bel avenir. Elle venait d’obtenir un doctorat en littérature arabe sur le poète syrien Adonis à l’université de Gaza et enseignait cette langue auprès de l’UNRWA, l’agence des Nations unies qui fournit l’aide humanitaire aux réfugiés palestiniens, tout en élevant ses quatre enfants. Mais, comme pour 2 millions de Palestiniens, sa vie a basculé après les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre 2023. La peur des raids israéliens, les déplacements incessants et le manque de nourriture : « C’est quelque chose qu’on ne peut pas décrire », résume-t-elle.
« Au moins, mes poèmes laisseraient une trace »
Parmi ces épreuves, cette mère de famille séparée de son mari a vécu la plus insupportable d’entre elles. En décembre 2023, ses quatre enfants, âgés de 3 à 8 ans, sont tués dans un bombardement israélien à Khan Younès, dans le sud de l’enclave. « Ils sont restés quatre mois sous les gravats », retrace-t-elle difficilement. En guise de souvenir, il ne lui reste que quelques dessins, des barrettes d’enfant et deux boucles d’oreilles de fillettes : « La veille du départ, je me suis fait percer les oreilles pour y accrocher les boucles de mes filles ; c’est tout ce que j’ai pu emporter ».
Comment a-t-elle tenu après un deuil aussi brutal ? Sa survie psychologique tient en un acte : écrire. « C’était ça ou devenir folle, quand j’écrivais, j’avais l’impression qu’ils étaient là. » Dans l’enclave assiégée, elle cherche de la connexion Internet et partage ses poèmes. « Je ne savais pas si j’allais rester en vie ou mourir, au moins, mes poèmes laisseraient une trace », explique-t-elle. La poétesse gagne plusieurs prix, dont le Prix Fadwa Touqan pour la poésie en 2024 et le Prix Souad Al-Sabah pour la créativité palestinienne en 2025. Ses mots voyagent bien au-delà de Gaza… jusqu’à Dieulefit, dans la Drôme.
Au printemps 2025, dans une librairie du village, Mathieu Yon tombe sur le recueil Gaza. Y a-t-il une vie avant la mort ? (Points, 2025), traduit par le poète Abdellatif Laâbi. Le poème d’Alaa Al-Qatrawi, Laissez-moi la voir !, en hommage à sa fille disparue, Orchidée, le transperce. « Pour moi, ça a été une révélation que je ne peux pas expliquer », assure le maraîcher. Il contacte l’auteur marocain, qui traduit son message en arabe et le transmet à la poétesse.
Au même moment, à Gaza, Alaa Al-Qatrawi lit la traduction de L’Etranger, d’Albert Camus : « Je me suis dit que c’était un signe », s’en amuse-t-elle aujourd’hui. La coïncidence la pousse à répondre à Mathieu Yon, qu’elle ne connaît pas. Pendant des mois, ils s’échangent des vers quand le réseau Internet le permet. A tel point que leurs échanges poétiques seront édités dans Eclats de Gaza, des lettres sous les cendres, publié en février par les éditions Vues de l’esprit. « Tu me parles de la rosée accrochée à la terre à Dieulefit, et je te parle des décombres dans lesquels se sont mêlés les corps démembrés et les lieux », lui écrit-elle dans l’un de leurs échanges.
Trois semaines sur un banc face au Quai d’Orsay
Au détour d’un dîner d’été, Mathieu Yon fait part de cette correspondance à un couple de Drômois, Alric et Sophie Charbit. « On était sans voix », souffle cet arboriculteur de 65 ans. Il est le premier à suggérer de faire sortir la poétesse de Gaza. « Il y a eu un immense silence autour de la table et on a dit oui. C’est fou mais on va le faire. On avait enfin l’impression de sortir de notre impuissance », poursuit Sophie Charbit, une musicienne de 64 ans.
Dès le lendemain, Mathieu Yon soumet à Alaa Al-Qatrawi l’idée d’un exil. « C’était très important d’avoir son accord avant de commencer quoi que ce soit, nous ne voulions pas être des sauveurs », note Julie Yon. A Gaza, la poétesse accepte sans y croire : « J’ai dit oui en me disant que c’était impossible, j’étais complètement déprimée, je pensais rester bloquée pour toujours. »
En France, les couples d’amis s’activent et découvrent le programme Pause. Pour espérer être sélectionné, il faut construire un projet d’accueil solide. Pour le gîte, le couple Yon prévoit le logement pour les premiers temps, pour l’emploi, l’association culturelle Bizz’Art Nomade, basée dans le village, accepte de construire un projet artistique avec la poétesse. « Nous avions déjà fait des projets avec une artiste ukrainienne, une femme du Rojava [territoire kurde de Syrie], un groupe d’Afghans, liste le directeur artistique, Antoine Cuche, c’est dans notre ADN. » Après quelques semaines chez le couple Yon, la poétesse vit désormais dans un appartement à Montélimar.
Au cours de l’été 2025, les évacuations sont suspendues à la suite d’une polémique suscitée par les tweets à caractère antisémite d’une étudiante gazaouie accueillie en France. Alors, à l’automne, Mathieu Yon quitte ses récoltes et s’installe trois semaines sur un banc face au Quai d’Orsay pour alerter sur l’arrêt des évacuations en espérant obtenir un rendez-vous au ministère de l’Europe et des affaires étrangères. « On ne m’a pas reçu mais plusieurs députés sont venus me voir », souligne-t-il.
L’effort des quatre Drômois prend de l’ampleur, notamment grâce au soutien de la productrice Fabienne Servan-Schreiber, des pétitions sont lancées, réunissant de nombreux intellectuels et des personnalités publiques, d’Agnès Jaoui à Natalie Portman. « Au départ, nous quatre dans la Drôme, nous n’étions pas grand-chose, dit modestement Julie Yon, mais c’est la preuve qu’on peut tous agir. »
« Influer sur le destin d’une vie, ce n’est pas rien »
Quand Paris réactive le programme, Alaa Al-Qatrawi figure parmi les quelques nouveaux noms de la liste. Il faudra attendre plus de huit mois pour obtenir son évacuation. « C’était très long, j’avais peur qu’elle meure sous un bombardement », se souvient Sophie Charbit. En août, tout s’accélère quand les autorités françaises les informent de l’évacuation imminente de la poétesse. Direction l’aéroport Roissy — Charles-de-Gaulle pour aller à sa rencontre.
« J’étais très ému mais ce n’était pas de l’euphorie, c’était de la gravité, précise Alric Charbit, influer sur le destin d’une vie, ce n’est pas rien. » Pour le couple, les questions se bousculent : sera-t-elle bien accueillie ? Ne va-t-elle pas souffrir ? Quid de ses traumatismes ? « J’avais beau tenter d’imaginer, je savais que je ne pouvais rien imaginer », complète son épouse.
Après un séjour à Paris, où la poétesse pose, souriante et soulagée, devant la tour Eiffel, le quotidien est désormais rythmé par les premières fois : découvrir les lieux, commencer les leçons de français, créer des liens… Dans le village, ils sont nombreux à être au courant du parcours tragique de cette nouvelle habitante. Une petite fille lui a offert un dessin de bienvenue, qu’elle a rangé au milieu de ceux de ses enfants. La fillette avait 4 ans. Sa benjamine, Carmel, n’aura jamais atteint cet âge.
Par Emma Larbi
Le Monde du 27 septembre 26

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