Avec « Pourquoi comprenons-nous le monde ? », Bernard Lahire remonte aux racines de l’intelligibilité du monde

 

Pourquoi comprenons-nous le monde ?, Bernard Lahire. Éditions La Découverte, collection « Sciences sociales du vivant ». 2026, 198 p., 20.00 €.
Dans « Pourquoi comprenons-nous le monde ? » (La Découverte), le sociologue Bernard Lahire remonte aux fondements de notre capacité à connaître et comprendre le réel. Du vivant aux sciences sociales, le sociologue défend un « réalisme intégral » et poursuit son entreprise de décloisonnement des savoirs.
Pourquoi comprenons-nous le monde ? Voilà un titre prometteur, qui pourrait d’abord laisser attendre une réflexion, à mi-chemin entre sociologie et philosophie, sur notre désir de connaissance, sur ce qui nous pousse, en somme, à vouloir comprendre le monde.
D’où vient cette quête de savoir ? Ce n’est pas exactement la question que pose Bernard Lahire. Son « pourquoi » est moins celui de la motivation que celui de la possibilité : comment se fait-il que le monde nous soit, au moins en partie, intelligible ? Pourquoi nos perceptions, nos pratiques, nos techniques et nos théories peuvent-elles saisir quelque chose de vrai d’une réalité indépendante de nous ? La question n’en est pas moins vertigineuse.
L’épigraphe de Friedrich Engels choisie pour ouvrir l’ouvrage donne immédiatement la direction : celle du matérialisme. Dans un extrait de Socialisme utopique et socialisme scientifique, Engels rappelle que c’est aussi dans l’action que s’éprouve la justesse de notre connaissance du réel.
C’est ce fil que Lahire tire tout au long de l’ouvrage. Avec, en ligne de mire, un adversaire clairement identifié : non pas tout constructivisme — dont il reconnaît l’apport — mais sa version radicale, lorsqu’elle finit par dissoudre la réalité dans les discours qui prétendent la décrire. Que la science nécessite des instruments, des institutions, des controverses et beaucoup de travail ne retire, écrit-il, « une once de réalité » aux faits qu’elle établit.
Un rappel qui prend une résonance particulière dans ce que Lahire décrit comme un nouvel âge de l’ignorance, marqué par les attaques contre les sciences. « La vérité n’est pas une chose qui peut se négocier en fonction des intérêts politiques du moment », insiste-t-il. Les sciences ne sont ni des opinions parmi d’autres ni de simples récits sur le monde : elles cherchent à produire, selon des procédures contrôlées et révisables, des connaissances qui lui soient adéquates.

Un « réalisme intégral »
Mais Lahire ne s’en tient pas à une défense du réalisme scientifique. Il propose son propre cadre : celui d’un « réalisme intégral ». Nous ne sommes pas extérieurs au réel que nous cherchons à connaître : nous en sommes issus et soumis aux principes qui le structurent.
Commence alors un étonnant voyage intellectuel, de la biologie évolutive à l’éthologie, de l’écologie à l’histoire des sciences et des techniques, en passant par les sciences cognitives et l’intelligence artificielle. Pourquoi la nature a-t-elle déjà « inventé » tant de mécanismes que nos techniques semblent reproduire ? Comment des savoirs empiriques ont-ils pu agir efficacement sur le monde bien avant leur formalisation scientifique ?
C’est probablement dans ces déplacements que le livre devient le plus stimulant. Lahire développe l’idée d’une « ingéniosité sans ingénieurs » : bien avant l’apparition d’Homo sapiens, la sélection naturelle avait produit des organes, des structures et des comportements d’une extraordinaire complexité. L’ingéniosité n’apparaît donc pas avec l’intention humaine. La technique prolonge plutôt, sur un mode culturel et conscient, certaines possibilités déjà inscrites dans le réel.
Derrière cette exploration se poursuit le vaste chantier engagé ces dernières années par le sociologue. Lahire entend décloisonner les disciplines et retrouver, derrière l’extrême diversité des phénomènes, les structures, mécanismes et lois générales qui les traversent. Une ambition forte pour les sciences sociales, auxquelles il reproche de s’enfermer dans la singularité des cas et les querelles de perspectives.
L’entreprise est ambitieuse, parfois déroutante. La démonstration ne progresse pas toujours en ligne droite. Lahire le reconnaît dans les dernières pages : le livre est né d’une « simple notule », devenue article, puis ouvrage au fil d’« élans d’écriture ». Cela se ressent. Du biomimétisme à l’intelligence artificielle, de la sélection naturelle aux sciences sociales, certaines bifurcations font parfois perdre de vue la destination. Mais elles font aussi le plaisir d’un ouvrage en mouvement, cherchant des correspondances entre des réalités que nos disciplines ont pris l’habitude de séparer.
Reste cette question, immense : pourquoi comprenons-nous le monde ? Lahire en donne quelque part la clé dans une formule aussi étrange que lumineuse : « Si nous comprenons le monde, c’est parce qu’il nous comprend. » Pour saisir tout ce qu’elle signifie, encore faut-il suivre le sociologue dans les détours qui l’y conduisent.

Pierre Cazemajor
L'Humanité du 12 septembre 26

Pourquoi comprenons-nous le monde ?, Bernard Lahire. Éditions La Découverte, collection « Sciences sociales du vivant ». 2026, 198 p., 20.00 €.

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