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| Maha Al-Daya, chez elle, à Paris, en juillet 2026. ALINE DESCHAMPS POUR M LE MAGAZINE DU MONDE |
Un soleil caniculaire perce les immenses fenêtres de l’atelier du 13e arrondissement de Paris où reçoit Maha Al-Daya, brodeuse palestinienne de 50 ans. Ce jour-là, l’artiste au regard souligné d’un trait noir de khôl porte l’unique vêtement qu’elle a réussi à sauver de ses armoires de Gaza : « Une chemise noire, brodée au fil de coton vert et orange, représentant l’arbre de vie. » Exilée en France depuis janvier 2025 grâce au programme Pause – qui soutient des scientifiques et des artistes en exil en favorisant leur accueil –, elle prend à cœur de nous faire visiter son appartement, « entouré de plantes, comme à Gaza », qu’elle occupe depuis quelques mois avec son mari et leurs quatre enfants.
Connue dans toute l’enclave palestinienne pour la qualité de son travail, elle pratique le tatreez, broderie en point de croix vieille de 3 000 ans, qui se transmet de mère en fille, et reconnu en 2021 Patrimoine immatériel de l’Unesco. Là-bas, elle a bâti sa réputation grâce au bouche-à-oreille : « Avant la guerre, ma petite affaire fonctionnait bien, j’avais quatre employés, on me sollicitait pour les mariages ainsi que pour les grands événements. »
De cette vie faite de fils de couleur et de motifs brodés, il ne reste plus que des albums photo que l’artiste regarde avec douleur. « Mon père de 86 ans est mort à l’hôpital de Rafah en janvier 2024. Un de mes employés a été tué sous les bombes à peu près au même moment. Au moins, nous, nous sommes vivants », confie-t-elle.
Car, le 16 octobre 2023 au matin, Maha Al-Daya, son mari et leurs enfants quittent en urgence leur appartement du centre de la ville de Gaza. Un déluge de bombes de l’armée israélienne s’abat au-dessus de leurs têtes et décime tout sur leur passage. Pensant être de retour trois jours plus tard, ils n’emportent aucune affaire et fuient vers Khan Younès, au sud de l’enclave. Ils ne reviendront jamais chez eux.
« J’ai laissé vingt ans de travail, une cinquantaine de robes brodées par mes soins, un défilé de mode en préparation… », confie la brodeuse, la gorge nouée. Des robes appelées « thobes », portées par les femmes palestiniennes depuis des siècles et qu’elle collectionne depuis des décennies. Traditionnellement, chaque point de tatreez brodé sur leur plastron évoque, à travers ses couleurs et ses motifs, l’histoire des femmes qui l’arbore et leur région d’origine (Ramallah, Hébron, Gaza…), ainsi que leur statut marital et économique.
« Il ne reste que nos souvenirs »
Aujourd’hui, dans son atelier parisien, une tonalité plus sombre a remplacé son ancienne palette de couleurs. La Palestinienne ne brode plus que les contours disparus de sa terre natale, pulvérisée par les bombes. Pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli. « Quelque chose a changé en moi. Je ne travaille plus que sur la souffrance », confie-t-elle.
Sur de larges toiles blanches d’environ 1 mètre de longueur, elle reprend, en broderie, les cartes que l’armée israélienne largue au-dessus du territoire assiégé, pour montrer les terres perdues par les Palestiniens. Munies d’un QR code, elles incitent les Gazaouis à suivre en ligne les ordres d’évacuation et à emprunter les itinéraires « sûrs » avant les bombardements. « Une provocation », selon elle.
Armée d’un fil de coton et d’une aiguille, Maha Al-Daya riposte à sa manière par un geste millénaire, comme pour contrer la tragédie et ancrer l’existence de ce qui n’est plus : « Mes broderies ne préservent pas les vies des gens, l’odeur des maisons, mais elles sont des archives visuelles de nos existences. »
Elle utilise un code couleur précis : « Le fil gris et toutes ses nuances représentent les destructions, la fumée après les bombardements. Le noir, le deuil et la tristesse qui recouvrent Gaza, et le rouge, le sang qui s’écoule », détaille-t-elle, avant de pointer avec sa main ornée de bagues d’argent le fil jaune qui traverse ces dernières œuvres. « Celui de la ligne qui sépare le territoire en deux avec des blocs de béton que l’armée israélienne pose le long de son avancée dans l’enclave », désormais occupée à plus de 60 %. « Il n’y a plus de Gaza, il ne reste que nos souvenirs. »
« En attendant la mort »
Ce projet, l’artiste l’a baptisé « Chemin de la douleur ». L’idée émerge alors qu’elle est déplacée avec toute sa famille, début 2024, à l’intérieur d’un campement à Al-Mawassi, sur la côte, au sud de l’enclave, « dans une tente blanche, sans âme et sans couleurs, au moment où des gens brûlaient vifs à Rafah ». Pour chasser la peur, « en attendant la mort », la brodeuse esquisse sur la bâche « des plans de Gaza avec le charbon de bois qui [lui] servait à faire à manger ».
L’œuvre se concrétise à son arrivée en Egypte, en avril 2024, après six mois passés sous les bombes, le temps de réunir 20 000 dollars pour faire sortir les siens. Au Caire, elle se procure enfin du fil et des aiguilles. La broderie devient alors une activité qu’elle pratique avec frénésie. « Comme pour réparer ma santé mentale après des mois d’enfer. Comme pour emporter avec moi notre mémoire. » Durant neuf mois, Maha Al-Daya tisse une trentaine d’œuvres. « Je connais chaque recoin de Gaza. Je ne fixe pas un fil, je fixe un fragment de nos vies passées. »
Une de ses broderies parvient même jusqu’à l’Elysée. En avril 2025, lors d’une rencontre organisée à l’Institut du monde arabe, elle offre une carte brodée de l’enclave au président Emmanuel Macron. Une fierté pour celle qui se voit aussi artiste que témoin : « Si ce projet peut faire réfléchir à Gaza et à la force de la broderie palestinienne, alors chaque point valait la peine d’être fait. »
Aujourd’hui, l’artiste suit quotidiennement la transformation de son territoire d’origine. Elle enseigne son art à de jeunes élèves de Science Po Paris et du Columbia Global Center Paris, écoles qui l’accueillent en tant qu’artiste en résidence. En octobre, elle commencera une formation qui lui permettra de travailler dans des maisons de couture. Un rêve d’enfant. Une manière d’assurer la continuité de son geste millénaire, sur le fil ténu d’une vie parsemée de souvenirs.
Par Milena Peillon
Le Monde du 12 septembre 26
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| Une broderie de Maha Al-Daya dont les fils de couleur reproduisent un plan d’occupation de la bande de Gaza. ALINE DESCHAMPS POUR M LE MAGAZINE DU MONDE |


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