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| Des décombres d’immeubles d’habitation détruits par des bombardements israéliens, à Gaza, le 22 septembre 2026. DAWOUD ABU ALKAS/REUTERS |
Dans la ville de Gaza, défigurée par les bombes israéliennes qui l’ont amputée de ses tours emblématiques, Assil Al-Louh ne manque pas de raisons de souhaiter des élections. Elle a 32 ans et n’a jamais pu se prêter à l’exercice. La dernière fois qu’un scrutin national a eu lieu dans la bande de Gaza, c’était en 2006, année de la victoire du Hamas, qui a ensuite régné en maître dans le territoire. Cette mère de trois enfants, diplômée en technologies de l’information, aujourd’hui sans emploi, voudrait voir émerger de nouveaux responsables palestiniens. « Il faut que les personnes changent, pour que les mentalités changent », témoigne-t-elle par téléphone, seul moyen de joindre les habitants de Gaza, où la presse étrangère est interdite d’accès par Israël depuis près de trois ans.
Mais voter maintenant ? La jeune femme hésite à peine : « Nous ne sommes pas prêts. » A Gaza, où plus de 80 % des constructions ont été endommagées, les préoccupations sont ailleurs : trouver de l’eau potable, chercher de quoi manger, protéger les enfants des attaques israéliennes. « Il n’y a même pas de routes praticables », ajoute Assil, qui a survécu à cinq offensives israéliennes depuis 2008. La dernière a tué son frère de 29 ans en décembre 2024. Près de 3 millions de Palestiniens, dont 1,24 million de Gazaouis, sont, en principe, appelés à élire leur Parlement le 28 novembre.
Mais le risque d’un bis repetita du scénario de 2021 se fait de plus en plus réel : le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, avait alors annulé le scrutin, invoquant l’impossibilité de l’organiser à Jérusalem-Est sans autorisation d’Israël. La Commission électorale centrale palestinienne, elle, fait mine de poursuivre son calendrier : le dépôt des listes doit débuter le 26 septembre et durer douze jours. Mais, entre cette échéance et la réalité décrite par les habitants interrogés à distance, l’écart paraît immense.
« Les gens sont psychologiquement anéantis »
« Je suis contre les élections dans la situation actuelle, tranche Tarek Abou Talal, 50 ans, originaire de Gaza et déplacé avec sa famille, comme la majorité des 2,1 millions d’habitants de l’enclave. D’abord, la guerre n’est pas terminée. Nous ne sommes pas en sécurité, pas même dans nos maisons. A tout moment, nous risquons d’être assassinés par l’armée israélienne. Ensuite, les gens sont psychologiquement anéantis. Ce n’est pas le bon moment pour eux. » Près de 1 400 personnes ont été tuées depuis l’entrée en vigueur, le 10 octobre 2025, d’un cessez-le-feu qui porte mal son nom.
Pour autant affleure, dans les témoignages, un puissant besoin de donner enfin sa voix. En plus des élections nationales, qui n’ont pas eu lieu depuis vingt ans, la bande de Gaza, contrairement à la Cisjordanie, a aussi été privée d’élections locales pendant toute cette période, faute d’accord entre le Fatah et le Hamas, dont la guerre fratricide a fragmenté la Palestine en deux pouvoirs rivaux. « Ces divisions ont beaucoup affecté le peuple palestinien. C’est nous qui en avons payé le prix fort », commente Anis Ayache, père de cinq enfants, originaire de la ville de Rafah et vivant depuis deux ans sous les tentes de fortune du camp d’Al-Mawassi.
Cette année, pour montrer qu’il est prêt à céder l’administration de l’enclave, le Hamas a permis à Deir Al-Balah, la moins endommagée des villes de la bande de Gaza, de prendre part aux élections municipales du 25 avril. Malgré une participation faible – 22,66 % –, l’organisation du scrutin, dans un tel contexte, en a surpris plus d’un. Le Hamas se prévaut désormais de ce précédent pour assurer qu’il saura permettre la prochaine échéance électorale. Comme lors de ce dernier scrutin, le mouvement islamiste ne devrait pas se présenter sous ses propres couleurs aux législatives, mais plutôt soutenir des personnalités indépendantes.
A entendre les Gazaouis interrogés, le Hamas semble n’avoir jamais été aussi impopulaire. Beaucoup lui reprochent d’avoir commis les massacres du 7 octobre 2023 et d’avoir déchaîné sur eux ce qu’ils qualifient de « guerre d’extermination ». « Bien sûr que ma vision du Hamas a changé depuis ! C’était une attaque unilatérale, sans consultation du peuple, une trahison ! Selon moi, il doit définitivement être écarté du pouvoir », poursuit Anis Ayache. « Le 7-Octobre nous a détruits, nous avons tout perdu. Je pense que, lorsque les gens iront voter, ce sera pour sanctionner ceux qu’ils tiennent pour responsables », ajoute Abderrahman Al-Khawas, 60 ans, qui vit avec son épouse dans leur appartement détruit du camp d’Al-Boureij, au centre de l’enclave. « Le Hamas doit nous demander pardon », exige Tarek Abou Talal.
Mettre fin à la violence
A Gaza, la désillusion et la défiance des habitants à l’égard des hommes de pouvoir sont béantes, nourries par une souffrance et une lutte pour la survie qu’eux seuls subissent depuis trois ans. Même une figure du Fatah comme Marwan Barghouti, pourtant très populaire auprès des Palestiniens, ne suscite guère d’espoir. L’icône de la résistance palestinienne, emprisonnée par Israël depuis 2002, a récemment appelé les différents courants du mouvement nationaliste historique à se présenter au scrutin sur une liste unique. Mais dans l’enclave dévastée se dessine surtout un rejet de quiconque n’a pas partagé la dure réalité et « connu les déplacements ». « Avec tout le respect que je lui dois, je ne pense pas que M. Barghouti soit en mesure d’améliorer la situation du peuple palestinien. D’autant plus que nous avons eu de très, très mauvaises expériences avec des prisonniers après leur sortie de prison. Il serait donc préférable que celui qui sort de prison prenne sa retraite et reste chez lui », estime Hamada Ghaboun, médecin de 50 ans, dans une allusion à Yahya Sinouar, libéré en 2011 après vingt-deux ans derrière les barreaux en Israël. Devenu chef du Hamas à Gaza, il a été l’un des principaux architectes du 7-Octobre.
Bien qu’il vive en exil aux Emirats arabes unis depuis son éviction par Mahmoud Abbas en 2011, Mohammed Dahlan, l’ex-homme fort du Fatah à Gaza, dont il est originaire, a su, lui, entretenir son influence politique à distance, visible auprès des Gazaouis grâce à ses réseaux d’aide sociale et caritative. Proche du pouvoir émirati, M. Dahlan a notamment facilité l’acheminement à Gaza d’importants financements et d’aide humanitaire venus d’Abou Dhabi. Mais, sur place, son rapprochement récent avec le Hamas, en vue d’une possible alliance pour les législatives, est vu d’un mauvais œil. « Cette alliance n’a pas de fondement légitime, comme quelque chose qui serait né sans véritable base. Qu’est-ce qui les réunit réellement ? A mes yeux, ce ne sont que des intérêts malsains », réagit Abderrahman Al-Khawas.
Mettre fin à la violence et à l’occupation israélienne, qui s’étend sur 70 % du minuscule territoire, réparer les maisons et les infrastructures d’eau et d’électricité, garantir l’éducation des enfants privés d’enseignement formel en présentiel depuis trois années : les Gazaouis interrogés voudraient que leurs députés, s’ils sont élus, « soient à la hauteur des responsabilités qui les attendent ». « Il nous faut une nouvelle direction palestinienne capable de contrecarrer les projets de l’occupation et de donner aux Palestiniens une nouvelle légitimité aux yeux du monde, affirme Anis Ayache. Il va falloir des milliards de dollars pour reconstruire notre pays. Les gens se demandent : “Mais qui va nous aider ?” »
Par Marie Jo Sader
Le Monde du 25 septembre 26

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