Pour la première fois, un soldat israélien reconnaît le ciblage systématique des journalistes par l’armée à Gaza

 

Israël est le pays qui a tué le plus de journaliste dans le monde l'an dernier.
© Mehmet Eser/ZUMA-REA
Sous couvert d’anonymat, un ancien soldat de l’armée israélienne a raconté au journal « Le Monde » et à l’ONG Breaking the Silence, comment l’armée israélienne emploie la stratégie d'« incrimination rétrospective » pour relier les victimes de crimes de guerre au Hamas. Derrière ce terme, on saisit les contours d’une véritable doctrine militaire destinée à sans-cesse contrôler le récit.
Les exemples ne manquent pas. Depuis près de trois ans, l’armée israélienne bafoue le droit international en se livrant à un génocide dans la bande de Gaza, en réponse aux attaques du Hamas le 7 octobre 2023. Quand ce ne sont pas des écoles, des universités ou des hôpitaux qui sont réduits en gravats par les bombes, l’armée israélienne cible délibérément les journalistes, travailleurs humanitaires et secouristes.
À chaque fois, c’est le même refrain : les bâtiments visés hébergent des infrastructures du Hamas et les personnes ciblées ont un lien avec l’organisation islamiste. Derrière cette propagande guerrière de plus en plus visible, se cache en réalité une véritable doctrine militaire du contrôle de l’information. Pour la première fois, un soldat de l’armée israélienne a raconté au journal Le Monde, et à l’ONG Breaking the Silence, les ressorts de cette stratégie d’« incrimination rétrospective ».

L’exemple du bombardement de l’hôpital Nasser en août 2025
Son témoignage évoque un massacre ayant eu lieu l’été dernier. Le 25 août 2025, l’armée israélienne bombarde à deux reprises l’hôpital Nasser à Khan Younès, à quelques minutes d’intervalle. Une cinquantaine de personnes sont blessées et 22 autres sont tuées, dont cinq journalistes parmi lesquels on retrouve des correspondants des agences de presse Reuters et Associated Press (AP).
Une caméra située en dehors de l’édifice capte le deuxième bombardement, au moment où des journalistes et des secouristes viennent en aide aux victimes. Ces images vont faire le tour du monde, ce qui embarrasse bien Tel-Aviv qui doit trouver comment justifier un tel massacre.
C’est là que l’armée va mettre en place un « recadrage rétrospectif ». En d’autres mots : rattacher coûte que coûte ces victimes au Hamas. « Après une telle attaque, le porte-parole de l’armée israélienne cherche à lier les personnes tuées ou blessées au Hamas. C’est ce qu’ils essaient de faire au départ, car s’il était possible d’affirmer que les personnes tuées étaient des terroristes du Hamas, nous paraîtrions sous un meilleur jour aux yeux du monde. Ce processus est appelé l’incrimination rétrospective », a raconté le soldat israélien à nos confrères sous couvert d’anonymat.
C’est exactement ce que va faire l’État-major dès le lendemain de l’attaque de l’hôpital. « L’ennemi mène une collecte de renseignement visuel étendue et clandestine, tout en exploitant cyniquement des sites sensibles et des infrastructures civiles, telles que l’hôpital Nasser, depuis lesquels il conduit des activités terroristes contre les troupes de Tsahal », peut-on lire dans son communiqué du 26 août.

« Contrôler le récit »
« J’ai décidé de briser le silence après cette attaque, parce que j’ai compris que l’armée visait des journalistes. Ils qualifiaient cela de menace tactique, d’objectif militaire, mais au bout du compte, ce sont des journalistes », a confié le soldat. En d’autres termes, il réalise l’ampleur de la guerre d’information que Benyamin Netanyahou mène et se plaît à appeler régulièrement le « huitième front » (en plus des pays avec lesquels Israël est en conflit, NDLR).
Récemment, l’ancien porte-parole international de l’armée affirmait dans un message publié sur X qu’« Israël combat simultanément sur le front du territoire, de la sécurité, de la légitimité et de la crédibilité ». Mais difficile de sembler légitimes lorsque les crimes de guerres sont filmés. « Lorsqu’il y a une vidéo, qu’elle est publiée et accessible à tous, le monde entier peut la voir. Il devient alors beaucoup plus difficile de contrôler le récit », explique le soldat.
Pour limiter ce genre de situations, l’armée israélienne a donc trouvé la solution : éliminer les journalistes palestiniens et interdire l’accès à Gaza pour la presse internationale. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 200 journalistes palestiniens ont été tués par l’armée israélienne, souvent délibérément ciblés puis présentés comme des membres de Hamas. Depuis le 7 octobre également, l’accès à Gaza pour les journalistes étrangers est interdit sauf rares exceptions lorsque les reporters sont « embarqués » avec l’armée israélienne, pour mieux contrôler le récit. Selon les dernières données du ministère de la santé de Gaza, au moins 74 539 Palestiniens ont été tués depuis octobre 2023.

Arthur Dumas
L'Humanité du 25 août 26

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