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| Au premier semestre 2026, à Gaza, 3 958 femmes ont subi une fausse couche. © AP Photo/Abdel Kareem Hana |
Après sept années de tentatives infructueuses pour concevoir, le rêve de Sahar al-Majdalawi de tomber enceinte s’est enfin réalisé. Dans sa tente de fortune exiguë du camp de réfugiés de Bureij, au centre de Gaza, cette femme de 34 ans a commencé à songer aux préparatifs pour l’arrivée de son premier enfant. Il fallait notamment trouver l’endroit où installer un matelas pour le protéger des rats et des insectes qui infestent tous les camps de déplacés, là où vivent environ 1,5 million de personnes après la destruction, par Israël, de près de 92 % des logements depuis octobre 2023.
Le 15 mai, quelque dix-neuf jours après avoir appris qu’elle était enceinte de deux mois, elle a ressenti de vives douleurs abdominales semblables à des contractions. Elle s’est rapidement habillée et s’est précipitée avec son mari vers l’hôpital Al-Awda, dans le camp de Nuseirat. Toutefois, le trajet, qui aurait normalement pris une quinzaine de minutes en voiture, a nécessité des heures de marche. Depuis que Benyamin Netanyahou a lancé sa guerre dévastatrice contre la bande de Gaza le 7 octobre 2023, son armée a pris pour cible à maintes reprises des immeubles résidentiels et des infrastructures, laissant la grande majorité des routes détruites.
Elle a marché pendant des heures sur des axes dévastés pour atteindre l’hôpital le plus proche
Malgré l’accord de cessez-le-feu, les autorités israéliennes continuent de restreindre sévèrement l’entrée de carburant tout en interdisant totalement celle d’huile de moteur et de pièces détachées pour véhicules, provoquant une crise des transports dans toute la bande de Gaza. En conséquence, bien qu’enceinte et en proie à de vives douleurs, Sahar a été contrainte de marcher pendant des heures sur des axes dévastés pour atteindre l’hôpital le plus proche.
À son arrivée, après une échographie, le médecin lui a annoncé que le bébé était toujours dans son utérus, mais que son cœur ne battait plus. « En apprenant cela, j’ai eu l’impression que mon propre cœur s’arrêtait. Je suis restée sous le choc pendant des heures. Le bébé que j’attendais depuis si longtemps est mort en moi avant même que je puisse le voir. Peu après, j’ai commencé à saigner et j’ai vu le fœtus sortir de mon corps, a raconté Sahar à l’Humanité. Ce jour-là marquait l’anniversaire de la Nakba palestinienne [la catastrophe de 1948, NDLR] et c’est devenu, pour moi, une sorte de Nakba personnelle. »
Sahar fait partie des quelque 3 958 femmes à Gaza ayant subi une fausse couche au cours du premier semestre 2026. Selon le ministère de la Santé de Gaza, le taux a atteint 208,5 pour 1 000 naissances vivantes, soit environ 3,3 fois plus qu’au second semestre 2025. Ce taux a culminé à 377,25 pour 1 000 naissances vivantes en avril, alors que 73,6 % des pertes de grossesse sont survenues au cours du premier trimestre.
D’après les médecins, cette augmentation sans précédent des fausses couches est directement liée aux conditions de vie précaires et à la dégradation de la qualité de vie des femmes ; ces dernières sont contraintes d’emprunter des routes endommagées et non goudronnées, ainsi que des moyens de transport surchargés et dangereux.
Propagation généralisée d’épidémies et de maladies virales
« L’état de peur permanent engendré par les bombardements israéliens, le fait de dormir à même le sol, le manque d’eau chaude et de produits d’hygiène, auxquels s’ajoutent la propagation de maladies cutanées et les conditions sanitaires déplorables dans les camps de déplacés, constituent autant de risques directs pour la santé et la vie des femmes enceintes“, constate le Dr Bassam Zaqout, directeur du Palestinian Medical Relief Society à Gaza. La réduction de l’aide humanitaire et alimentaire ainsi que la pénurie de produits d’hygiène ces derniers mois ont encore aggravé les conditions de vie sous des tentes offrant peu de protection face aux aléas météorologiques », ajoute-t-il.
Le praticien souligne également que la détérioration des conditions de vie et la dégradation de l’environnement ont favorisé la propagation généralisée d’épidémies et de maladies virales dans la bande de Gaza, affectant durement les femmes. « Des milliers de cas de varicelle sont signalés chaque semaine, parallèlement à une hausse des infections des voies respiratoires supérieures et des maladies diarrhéiques parasitaires d’origine hydrique, causées par la contamination de l’eau et un manque d’hygiène personnelle », explique le médecin.
Toutefois, Sahar a dû affronter des conditions encore plus périlleuses, qui, selon elle, ont directement contribué à sa fausse couche. Depuis le début de la guerre, elle a été blessée et extraite des décombres à trois reprises après que l’armée israélienne a ciblé et frappé les habitations dans lesquelles elle s’était réfugiée. « La première fois que nous avons été bombardés, je me trouvais chez moi, dans le camp de réfugiés de Jabalia [nord de la bande de Gaza, NDLR]. Mon mari m’a extrait des décombres. Ce jour-là, mon beau-père et deux des enfants de mon beau-frère ont été tués, se souvient-elle avec effroi.
Et d’ajouter : « La deuxième fois, j’étais chez mon beau-frère. Lui et sa famille avaient été déplacés vers le sud de la bande de Gaza. Il nous avait demandé de vérifier l’état de leur maison, située dans le nord. Peu après notre arrivée, l’armée israélienne a procédé à un bombardement massif du quartier et la maison a été touchée. Ce sont nos voisins qui nous ont sorti des décombres. »
Au moins 367 Palestiniens sont morts de malnutrition aiguë
Six jours après le déclenchement de ce que des organisations internationales ont qualifié de « génocide », l’armée israélienne a donné des ordres d’évacuation massive aux habitants de la ville de Gaza et du nord de l’enclave, leur enjoignant de se déplacer vers le sud. Quelques semaines plus tard, les autorités israéliennes ont séparé le nord de la bande de Gaza de sa partie sud, divisant ainsi le territoire palestinien en deux et empêchant ceux qui avaient été évacués vers le sud de retourner vers le nord.
Dans cette zone, l’armée israélienne considérait ceux qui ne respectaient pas ses consignes d’évacuation comme des « terroristes » et les traitait en conséquence, en utilisant contre eux une violence meurtrière, semant la terreur parmi la population déjà fragilisée par les bombardements quotidiens.
Après chaque attaque israélienne, Sahar, qui est restée dans le Nord pendant des mois, a souffert de graves problèmes respiratoires. « À ce jour, je souffre encore des gaz et de la fumée que j’ai inhalés. Une fois qu’ils m’ont tiré des décombres, je saignais du nez à cause de la quantité de fumée que j’avais respiré », révèle-t-elle. Mais les bombardements n’étaient pas la seule chose à laquelle Sahar devait survivre.
Pendant des mois, elle a lutté contre le manque de nourriture et d’eau alors qu’Israël imposait un siège étouffant au nord de Gaza, interdisant l’entrée des marchandises et de l’aide humanitaire dans le but de forcer les habitants à évacuer vers le sud. En septembre 2025, environ un mois avant l’entrée en vigueur de l’accord de cessez-le-feu, le 10 octobre, au moins 367 Palestiniens sont morts de malnutrition aiguë. Parmi eux, 131 enfants. Selon le ministère palestinien de la Santé à Gaza, ces chiffres incluent uniquement les cas enregistrés dans les hôpitaux, alors que le nombre réel serait bien plus élevé.
« J’ai vécu la famine. Il y avait des jours où nous n’avions rien à manger ni à boire, pas même une tasse d’eau. Je devais aussi me déplacer d’un endroit à un autre à pied, vivre dans des tentes et dormir en plein air quand nous n’avions pas d’abri », raconte Sahar.
« Depuis le début de la guerre, et encore aujourd’hui après l’accord de cessez-le-feu, je cuisine au feu de bois. Mais ce bois provient souvent de récupération, il est enduit de peinture. La fumée qui se dégage est nocive et j’ai le sentiment d’étouffer, poursuit-elle avant de murmurer : apparemment, j’ai dû perdre le bébé parce que mon corps n’était pas prêt à le porter. Il avait déjà été profondément affecté par les deux années de génocide. » Ses yeux sont dans le vague, comme pour tenter de s’échapper de cet enfer, de se réveiller et de fuir ce cauchemar bien réel qui dure depuis presque trois ans.
Maha Hussaini
L'Humanité du 06 août 2026

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