Des livres pour Août... Jeune Printemps de Fumiko Hayashi

 

Fumiko Hayashi, Jeune Printemps, traduit du japonais, annoté et postfacé par Estelle Figon, Rue d’Ulm, Paris, 2026, 224 pages, 15 euros.
Loin des samouraïs et du seppuku, la vie ordinaire au Japon a ses conteurs. Fumiko Hayashi, anarchiste nomade, qui connut un succès considérable dès 1930 avec son autobiographique Chronique de ma vie vagabonde, rend compte de la « vie quotidienne » — titre de l’un des huit récits de Jeune Printemps (1), écrit entre 1933 et 1936. Dans ce recueil, qui mêle autobiographie et éléments fictionnels, à la première personne, on passe d’une description de kakis à la rencontre d’enfants mendiants, du portrait d’un professeur à la réminiscence d’un voyage à Paris, d’une odeur de poisson à la solitude d’une nuit d’écriture. Ce sont des jours inquiets. L’indépendance de la narratrice est fragile, les codes littéraires en place sont presque entièrement masculins. Hayashi, née dans un milieu très pauvre de parents colporteurs, aura appris à se débrouiller, en usant d’une singulière subversion : « Boire après avoir travaillé, même moi je trouve ça bon. (…) J’aime beaucoup le konowata, l’intestin de concombre de mer mariné, avec du riz blanc bien chaud, mais l’embêtant c’est que c’est cher. » Ou comment suivre sa voie loin des samouraïs, en contournant les rapports de domination…

Junichiro Tanizaki, l’auteur d’Éloge de l’ombre (1933), de La Clef / La Confession impudique (1956), du Journal d’un vieux fou (1961), est un écrivain majeur, souvent considéré comme sulfureux. Il offre, avec son dernier livre, Paix dans les cuisines (1963) (2), une immersion enjouée dans le quotidien de Chikura Raikichi, son double. Voici son épouse Sanko, leur fille Mutsuko et les bonnes, Umé, Setsu, Sayo, Koma, Suzu… toutes venues travailler chez eux de 1936 à 1963. Conversations sur le vif et dialectes divers, événements prosaïques, déménagement à Kyoto, départs, noces, maladies : rien ne paraît sans intérêt à Raikichi-Tanizaki, dans une prose qui mêle l’esquisse à la chronique. Plutôt traditionaliste, Raikichi saisit l’évolution de la société avec l’œil espiègle du captif volontaire d’une assemblée de femmes modernes : de la plus fidèle, fille de pêcheur et cuisinière hors pair, qui vient de Kagoshima, sur l’île de Kyushu, à celle qui n’en fait qu’à son idée et, le mariage en tête, oublie de travailler, « passant tout le temps qu’elle avait et même celui qu’elle n’avait pas devant le miroir à se pomponner » — l’emploi de domestique n’empêchant ni la séduction ni l’indocilité.

De la maison au bar à hôtesses, la romancière Mieko Kawakami franchit la ligne de démarcation dans un volumineux roman diaboliquement tissé, Les Filles du Citron (3). Célèbre depuis son livre Seins et œufs (sur le rapport des femmes à leur corps), Kawakami, 50 ans, explore aujourd’hui l’emprise entre femmes. Sa narratrice Ito Hana, la quarantaine, replonge dans l’histoire de ses 20 ans, au moment où elle a croisé la route de Yoshikawa Kimiko. Elles décident alors d’ouvrir ensemble un bar, le Citron, et s’adjoignent Kato Ran et Tamamori Momoko, deux jeunes femmes désœuvrées. Ce qui devait s’avérer joyeux et excitant devient vite un enfer : ivresse des clients, fuite d’une canalisation, bagarres, flics, bar incendié « comme la bouche béante d’un cadavre carbonisé », escroqueries bancaires pour survivre, violences répétées, etc. Maintenant âgée de 60 ans, sans profession, Kimiko est « poursuivie pour coups et blessures, menaces, séquestration » à l’encontre d’une femme d’une vingtaine d’années. En découvrant l’affaire, Hana est prise de panique. La police va-t-elle enquêter sur le passé ? Et le monde ordinaire se confronte aux formes diverses de la subversion.

Jean-Philippe Rossignol

(1) Fumiko Hayashi, Jeune Printemps, traduit du japonais, annoté et postfacé par Estelle Figon, Rue d’Ulm, Paris, 2026, 224 pages, 15 euros.
(2) Junichiro Tanizaki, Paix dans les cuisines, traduit du japonais par Patrick Honnoré, Picquier, Arles, 2026, 240 pages, 21 euros.
(3) Mieko Kawakami, Les Filles du Citron, traduit du japonais par Anne Bayard-Sakai, Gallimard, Paris, 2026. La sortie initialement prévue en juin est reportée à octobre 2026.

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