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| « Face aux empires : la voie méditerranéenne. Essai pour un avenir désirable » Riveneuve éditions, 172 pages, 10,50 euros |
Voici un récit qui réenchante, au moment où l’on se sent cernés de toute part par les violences des empires états-unien, russe et chinois illibéraux, celles de l’inaction climatique et du néo fascisme, qui sèment la peur et un sentiment d’impuissance. Pourquoi serions-nous condamnés au désastre et au pire, interroge Thierry Fabre, ce penseur reconnu de la Méditerranée, ce rêveur d’un avenir désirable.
Depuis plus d’une trentaine d’années, la Méditerranée est le berceau de sa pensée, le moteur de son action, la source à laquelle il s’abreuve, le métier qu’il s’emploie à tisser, à l’Institut du Monde arabe et au Mucem, aux rencontres d’Averroès qu’il a fondées, la Pensée de midi ou la collection Bleu qu’il a dirigées chez Actes Sud.
Dans un premier chapitre « Généalogies », il évoque les rencontres humaines et intellectuelles ainsi que les voyages et les lectures qui l’ont conduit à la voie méditerranéenne. Il propose, dans les deux derniers chapitres « Des chemins » et « Des horizons », de la suivre en commun non sans avoir établi, un état des lieux « Des impasses » dans lesquelles on voudrait nous enfermer. Elles ont pour nom l’empire suprémaciste américano-israélien qui sème le chaos dans le fracas des armes, mais aussi eurocentrisme, islamo centrisme, occidentalisme.
Il appelle au sursaut pour « relever les défis du réchauffement climatique, de la transition démographique, de la mutation numérique et du basculement stratégique ». Il faut en finir avec l’idée d’Occident, assure-t-il, rejetant le choc des civilisations et plaidant pour une Europe « sans rivages », ni impériale, ni unilatérale, mais médiatrice, plutôt qu’une Europe-forteresse où ressurgit l’esprit colonial et raciste.
« L’héritage oublié »
Natif de Cannes, Thierry Fabre découvre tardivement un cimetière musulman avec une centaine de tombes sur les îles de Lérins, là où reposent des membres de la Smala de l’Emir Abdel Kader, premier grand résistant à la conquête coloniale, capturée en juin 1843 et internée au fort de l’île Sainte-Marguerite. Voici un exemple éloquent de ce qu’il nomme « l’héritage oublié ».
L’auteur, chercheur à Aix Marseille Université, réhabilite une histoire de l’Europe profondément liée à la Méditerranée, à ses rives Sud et Est et à ses sources multiples, autant gréco-latines que judéo – arabes. Ces héritages ont été centraux et déterminants. Il évoque Averroès ainsi que Maïmonide. Il rappelle que les juifs expulsés d’Espagne, au nom de l’Occident chrétien, ont trouvé refuge dans le monde musulman, et que ces liens sont durables et profonds. Il souligne l’importance des échanges intellectuels entre les mondes arabe, juif et européen. « Toute cette histoire n’est pas celle de l’Occident, étranger à cette région du monde et aux réalités profondes de ses sociétés », écrit-il.
Le trait d’union c’est ce qui l’intéresse avant tout. Des ponts entre les rives à défendre, à bâtir et à inventer. Il cite les « intercesseurs » notamment ceux qui portent le projet d’un islam démocratique. Il convoque cette Méditerranée créatrice, « une salve d’avenir et une source d’inspiration pour notre siècle ». Il y croit : « il y a une effervescence créatrice des jeunes générations, très largement majoritaires au Sud et à Est de la Méditerranée pour penser un récit émancipateur et changer les choses. Dans les luttes des femmes, dans les solidarités, sur les scènes artistiques ». C‘est ce qu’il appelle « la voie méditerranéenne ».
Latifa Madani
L'Humanité du 05 août 26

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