Des livres pour Août... « Black River » de Nilanjana S. Roy

 

« Black River » de Nilanjana S. Roy
Traduit de l’anglais (Inde) par Benoîte Dauvergne, Éditions de l’Aube, La Tour-d’Aigues, 2025, 416 pages, 21 euros.
Une enfant est assassinée. En 2017, dans un petit bourg, « à proximité d’usines sucrières et d’huileries », à une heure de voiture de New Delhi, la capitale, la petite Munia, 8 ans, fille unique choyée par son veuf de père, Chand, est retrouvée pendue. On soupçonne Mansoor Khan, mendiant, musulman et faible d’esprit, considéré comme « un enfant de Dieu, une de ces marmites imparfaites faites avec l’argile du Tout-Puissant qui se sont fêlées à la cuisson », trouvé au pied de l’arbre où était accroché le corps. Et c’est toute une architecture sociale qui se révèle : les villageois ont hâte d’obtenir vengeance, de punir ce coupable idéal, jusqu’ici toléré par les habitants, de religion hindoue. De son côté, le grand propriétaire terrien, le maître du village, homme avide et esprit torturé, joue au justicier. Les policiers locaux ont fort à faire pour mener leur enquête, soumis à cette double pression. Le temps est donc compté pour Ombir Singh, chef du poste de police local, d’autant que s’ajoute l’arrivée d’un commissaire venu de la capitale, pour l’épauler.

Mais voilà que le récit prend le large. Le roman devient fleuve, en racontant l’épopée de Chand quand, jeune homme, il a fui presque vingt ans plus tôt les pesanteurs familiales pour tenter sa chance à New Delhi : immersion dans le fracas, la violence, la misère et la débrouillardise de la grande ville (« L’air crépite de rêves »…), rencontres lumineuses et fraternelle solidarité avec des parias tout comme lui, mais qui sont de surcroît, circonstance aggravante, musulmans ; images dantesques de l’abattoir d’Idgah, où une majorité de bouchers musulmans officiaient jusqu’à sa destruction en 2019, et surtout présence de la Yamuna, « frontière aqueuse de la ville, un fleuve qui charrie le souvenir (…) des glaciers des hauteurs de l’Himalaya, de sa beauté gris glace, de ses eaux propres… Delhi lui tourne le dos, souillant son corps enflé de ses cendres, ses ordures et ses eaux usées… La plupart des habitants ne remarquent le trouble de la déesse du fleuve que lorsqu’elle inonde les rives et rend à la ville tout ce qu’elle a jeté et déversé dans ses eaux auparavant limpides ». L’évocation de ce majestueux cours d’eau, profondément blessé par la pollution menaçant de mort les cultures paysannes, viendra jusqu’au bout scander le récit.

Et l’enquête reprend ses droits. Elle dévoile un mélange de professionnalisme et de corruption chez certains flics locaux, le fil des va-et-vient entre le village et New Delhi, où Chand a maintenu une relation d’amitié, et peut-être d’amour, avec Rabia, dont la famille est victime de la haine antimusulmane. Dans une écriture fluide et attachante, l’auteure alterne les moments de fresque documentaire, la progression de l’intrigue et, au cœur même de la violence comme de la cruauté, la douceur d’une description de tissus chatoyants ou la poésie des berges brumeuses du fleuve. Comme un contrepoint fragile et prenant, presque apaisé, une invitation à l’espoir, face à l’injustice de vies brisées.

Bernard Daguerre
Le Monde diplomatique - Août 26

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