Ces interrogations sont légitimes dans la mesure où l'intention vise à critiquer la décision militaire et stratégique et d'en examiner les tenants et les aboutissants. Cependant, conclure que la résistance était une erreur parce qu'elle s'est opposée à un ennemi plus fort, pose problème
L'affirmation selon laquelle « rien de tout cela ne se serait produit sans le "Déluge d'Al-Aqsa" » repose sur une erreur fondamentale. En effet, nous savons ce qui s'est passé après le 7 octobre, mais nous ignorons ce qui se serait produit si "Déluge d'Al-Aqsa" n'avait pas eu lieu. Rien ne garantit que le cours antérieur des événements aurait conduit à la fin de l'occupation, à la levée du blocus, à l'arrêt de la colonisation ou à la création d'un État palestinien. Avant "Déluge d'Al-Aqsa", la paix n'était pas acquise, l'occupation était déjà là, comme le blocus, la colonisation et la marginalisation de la cause palestinienne, le tout conjugué à un déséquilibre des considérable des forces en présence.
Il convient donc de distinguer l'événement déclencheur de la guerre et la structure sous-jacente qui a engendré le conflit. "Déluge d'Al-Aqsa" n'a pas créé l'occupation, ni le projet sioniste, ni le blocus de Gaza. On peut dire qu'Israël a instrumentalisé "Déluge d'Al-Aqsa" pour lancer une guerre dévastatrice, mais le prétexte n'en est pas la cause. C'est l'occupation qui a engendré la résistance, et non l'inverse.
Cependant, s'appuyer sur le déséquilibre des forces pour affirmer que la résistance n'aurait pas dû commencer est bien plus dangereux que de simplement critiquer une décision militaire. Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Un peuple occupé doit-il attendre d'être plus fort que l'occupant avant d'avoir le droit de résister ? Comment peut-il devenir plus fort s'il est contraint d'abandonner la lutte seule capable de forger sa puissance ?
L'Algérie n'était pas plus forte que la France, pas plus le Vietnam que les États-Unis. Les mouvements de libération n'ont pas triomphé parce qu'ils ont atteint la parité militaire avec le colonisateur, mais parce qu'ils ont su transformer leur infériorité militaire en force politique, populaire et historique, rendant ainsi la supériorité militaire du colonisateur insuffisante pour remporter une victoire politique définitive.
Ici, la critique de "Déluge d'Al-Aqsa" doit être plus fondamentale que de simplement affirmer qu'il s'agissait d'une erreur à cause d'un considérable déséquilibre des forces. Le problème n'est pas que la résistance ait agit en position de faiblesse, mais plutôt de savoir si elle disposait d'une stratégie pour transformer son action de résistance en un changement dans l'équilibre des forces.
Les questions qu'il convient de poser au Hamas et à l'ensemble du mouvement national palestinien sont : Existait-il une vision politique pour l'après-guerre ? Un plan de construction d'un front national palestinien transcendant les divisions était-il prévu ? Était-on préparé à une guerre prolongée ? La résistance avait-elle la capacité de transformer son succès militaire initial en force politique, populaire, régionale et internationale ?
Dans la négation, il s'agit alors d'une véritable lacune stratégique qu'il faut reconnaître sans hésitation. La solution n'est pas d'abandonner la résistance, mais plutôt de la transformer d'une action militaire en une stratégie globale de libération nationale.
C'est là que réside le paradoxe du débat actuel sur le désarmement du Hamas. Si la partie la plus faible est contrainte de déposer les armes, tandis qu'Israël conserve sa supériorité militaire et la capacité d'imposer ses conditions, alors la question ne devrait pas se limiter de savoir pourquoi la résistance s'accroche aux armes ? Elle devrait plutôt être : qui détiendra le pouvoir après le désarmement ? Et qui peut garantir que le désarmement de la partie la plus faible ne reproduira pas le rapport de forces qui a engendré la guerre ?
En revanche, si le désarmement s'inscrit dans le cadre d'un retrait israélien complet, de la fin de l'occupation et d'une garantie d'une véritable souveraineté palestinienne, alors c'est une autre question qui peut faire l'objet d'un débat politique. Cependant, désarmer la résistance alors qu'Israël conserve l'ascendant ne constitue pas un équilibre entre les deux parties, mais perpétue plutôt le déséquilibre des forces entre elles.
Dès lors, deux écueils sont à éviter: D'un, glorifier "Déluge d'Al-Aqsa" et refuser d'en faire une critique constructive, de deux, instrumentaliser ses conséquences désastreuses pour condamner la résistance elle-même.
Certes, nous pouvons nous interroger : Cette décision était-elle justifiée ? Ses conséquences ont-elles été prises en compte ? Pourquoi le succès militaire initial ne s'est-il pas traduit par des gains politiques ? Pourquoi un front palestinien unifié n'a-t-il pas été constitué ? Et pourquoi la résistance est-elle restée politiquement plus faible que militairement ?
Mais la question essentielle demeure : S'agissait-il d'une véritable libération, ou simplement d'un prolongement du statu quo antérieur au 7 octobre ?
Il est facile d'affirmer, après une catastrophe : « La résistance n’aurait jamais dû commencer.» Autrement plus difficile et plus révolutionnaire de s'interroger: Comment la résistance peut-elle se donner les moyens de modifier en sa faveur l’équilibre des forces en présence?
La résistance n’est pas infaillible; elle peut commettre des erreurs et être vaincue. Mais sa défaite ne prouve pas qu'elle avait tort, tout comme une catastrophe n’exonère pas l’occupant de sa responsabilité dans la création des conditions qui y ont conduit.
Un révolutionnaire ne nie ni ne vénère l’équilibre des forces. Il en prend conscience pour le transformer.
Telle est la différence entre critiquer la résistance pour l’améliorer et la critiquer pour convaincre les opprimés qu’ils doivent se rendre parce que leur adversaire est plus fort.
Par le Dr Tannous Chalhoub
Traduit de l'arabe par Roland Richa
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