Au Japon, la faiblesse de la réaction du gouvernement aux sanctions américaines contre la présidente de la CPI ne passe pas

 

La juge japonaise Tomoko Akane, présidente de la Cour pénale internationale, à Tokyo, le 14 juin 2024. KAZUHIRO NOGI/AFP
La première ministre, Sanae Takaichi, s’est contentée de qualifier de « très regrettables » les restrictions imposées par l’administration Trump à la magistrate à la tête de la Cour pénale internationale, la Japonaise Tomoko Akane.
La timide réaction du gouvernement japonais aux sanctions imposées par l’administration Trump à la présidente japonaise de la Cour pénale internationale (CPI) passe mal dans l’Archipel. Tant l’opposition parlementaire que la presse de tout bord jugent « décevantes » les réserves de Sanae Takaichi. La première ministre s’est contentée de qualifier de « très regrettables » les mesures prises par Washington à l’encontre de la magistrate, Tomoko Akane, tout en promettant d’aborder la situation en « poursuivant le dialogue avec les pays concernés, notamment les Etats-Unis ».
« Le Japon a constamment soutenu la CPI dans ses efforts visant à poursuivre et à punir les crimes les plus graves qui préoccupent la communauté internationale et à faire respecter l’Etat de droit », a de son côté mollement rappelé le ministère des affaires étrangères.
Tokyo est le principal contributeur financier de la CPI mais reste un proche allié des Etats-Unis, dont il dépend fortement pour sa défense. De ce fait, il critique rarement Washington. D’où l’absence de « réponse concrète » à la décision américaine, analyse Jeffrey Hall, expert de la politique japonaise.

« Tribunal supranational corrompu »
Le président américain, Donald Trump, reproche à la CPI d’avoir ouvert une enquête sur des militaires américains soupçonnés de crimes de guerre en Afghanistan et d’avoir émis un mandat d’arrêt à l’encontre du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis à Gaza. Dans un communiqué du 18 août annonçant les sanctions – qui visent aussi le substitut du procureur de la CPI, le magistrat sénégalais Abdoulaye Seye –, le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, a qualifié la Cour de « tribunal supranational corrompu et dramatiquement politisé qui a abusé de manière malveillante de son autorité et outrepassé son mandat ».
« J’avais anticipé, dans une certaine mesure, les sanctions prononcées contre moi cette fois-ci, donc je ne suis pas surprise, a réagi Mme Akane, à l’annonce des mesures américaines, dans un communiqué publié sur X par son éditeur, Bungei Shunju. L’important est que cela n’amorce pas le début de la disparition de l’ordre juridique international. »
La gravité de la décision américaine et la virulence des attaques contre la CPI ont fait réagir Yuichiro Tamaki, président du Parti démocrate populaire (opposition). Au terme d’un entretien avec Mme Akane, il a lancé, vendredi 21 août, sur X, un appel au gouvernement pour l’adoption d’un régime de « statut de blocage » similaire à celui en vigueur dans l’Union européenne.
Ce cadre a été imaginé en 1996 en réponse aux sanctions adoptées par Washington contre Cuba dans le cadre de la législation Helms-Burton. Il a été actualisé en 2018 après la décision de Donald Trump de retirer, pendant son premier mandat (2016-2020), les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Le texte protège les entreprises et les personnes contre les sanctions extraterritoriales imposées par des pays tiers. « Le Japon devrait collaborer avec les Pays-Bas, l’Union européenne, etc., pour faire face aux sanctions américaines. Il devrait prendre l’initiative et jouer un rôle de premier plan pour protéger le principe de “respect du droit” », souligne M. Tamaki.

Attachement à l’Etat de droit
Ce point de vue est partagé par une presse nippone rarement aussi remontée contre les Etats-Unis. « Face aux pressions américaines, Mme Takaichi semble incapable de faire preuve de la moindre détermination pour protéger le droit d’une citoyenne japonaise à continuer d’exercer ses fonctions, sans parler de faire respecter l’Etat de droit. Force est de constater que c’est décevant », déplore le quotidien conservateur Yomiuri, pourtant traditionnel soutien du Parti libéral démocrate, celui de Mme Takaichi.
Les réactions témoignent de l’attachement des Japonais à l’Etat de droit, qui « n’est ni un simple idéal ni un slogan creux. L’Etat de droit est indispensable à la survie et à la prospérité du Japon, car ce pays n’est ni une superpuissance économique, ni une superpuissance militaire », souligne Taketsugu Sato, éditorialiste du quotidien de centre gauche Asahi.
La timidité de la première ministre suscite aussi des inquiétudes pour la crédibilité de Tokyo à l’étranger, souligne de son côté le journal de centre gauche Mainichi dans son éditorial de vendredi. « Le comportement de l’administration Trump témoigne d’un mépris certain pour la position fondamentale du Japon, qui accorde une grande importance à l’Etat de droit. Si le Japon renonce à ses principes, la communauté internationale y verra un double standard. La bonne attitude consiste à adresser une protestation aux Etats-Unis au plus haut niveau et à exiger le retrait des sanctions. »
Et le journal d’expliquer que « si le Japon se contente de chercher à s’attirer les faveurs de M. Trump et continue de tolérer ou d’approuver les agissements tyranniques de l’administration américaine, il pourrait lui aussi en subir les conséquences néfastes. En ce sens, la situation actuelle symbolise le dilemme au cœur des relations actuelles entre le Japon et les Etats-Unis ».

Par Philippe Mesmer
Le Monde du 22 août 26

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