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| Lors des funérailles de membres des familles Abou Sharia et Al-Hasayna, à Gaza, le 4 août 2026. OMAR AL-QATTAA/AFP |
C’était l’une des attaques les plus meurtrières de la guerre d’anéantissement menée par Israël contre la bande de Gaza. Le 22 novembre 2023, un ensemble d’immeubles résidentiels du quartier de Sabra, dans la ville de Gaza, habité par le clan palestinien des Abou Sharia, l’une des familles les plus connues de l’enclave, est la cible de bombardements intensifs qui déciment près de 200 de ses membres. Plus de deux ans et demi plus tard, mardi 4 août, les restes de 112 de ces victimes ont été enterrés lors de ce qui a été présenté comme « les plus grandes funérailles collectives de l’histoire de la Palestine ».
Au total, 153 corps étaient restés prisonniers des décombres jusqu’à ce que les équipes de la défense civile en exhument 112, à l’issue de fouilles commencées à la mi-juillet. « Nous avons terminé les recherches et une quarantaine de dépouilles n’ont pas été retrouvées. D’après les experts, elles pourraient s’être complètement décomposées ou avoir été consumées », témoigne Jadou’a Abou Sharia auprès du Monde par téléphone, la presse étrangère étant interdite d’accès à Gaza par Israël depuis octobre 2023.
Médecin de 53 ans, Jadou’a Abou Sharia, dont 17 membres de la famille ont été tués le 22 novembre 2023, est à l’initiative de ces obsèques qu’il a voulues spectaculaires. Les journalistes gazaouis ont retransmis la cérémonie. Sur les images, on voit les dépouilles des 112 victimes enveloppées dans des drapeaux palestiniens et déposées sur des civières alignées au sol, sous les prières des survivants du clan. « C’est à ce moment-là que j’ai enfin éclaté en sanglots. Pendant presque trois ans, je n’avais pas versé une seule larme. Nous avons tellement attendu ce moment. J’ai le sentiment d’avoir accompli mon devoir envers eux en leur offrant des funérailles dignes », poursuit le père de trois enfants.
Sous un soleil écrasant, une foule a sillonné les rues pulvérisées de la ville de Gaza, portant les dépouilles recouvertes de bractées de bougainvilliers, jusqu’à un cimetière voisin où elles ont été inhumées. Plusieurs cercueils se distinguent par leur toute petite taille : ce sont ceux des 37 enfants tués lors de l’attaque. Quelques photographies ont été déposées sur les dépouilles. « Je veux la vérité. Pourquoi les Israéliens les ont-ils tués ? On parle du meurtre d’enfants, de femmes, de personnes âgées et de personnes handicapées. C’étaient des innocents et quiconque prétend le contraire ment », lance, la voix nouée par l’émotion, le docteur Abou Sharia, qui vit aujourd’hui dans les ruines de l’immeuble familial du quartier de Sabra.
Lui a échappé au massacre. Au moment de l’attaque, il était déplacé dans le Sud avec une partie de sa famille. Dans la ville de Gaza, le quartier de Sabra était alors soumis à des bombardements incessants. Assiégé, le reste des membres du clan Abou Sharia passait d’un immeuble à l’autre pour se protéger. Une centaine des leurs avaient déjà été tués lors d’attaques précédentes. Avec quelques voisins, la famille finit par se réfugier dans la résidence d’un proche, ancien ministre des travaux publics réputé pour son indépendance politique, persuadée qu’elle serait épargnée si toutefois des éléments du Hamas, traqués par Israël, étaient présents dans leur quartier. Aucune des quelque 200 personnes surprises dans leur sommeil ne survivra aux frappes de la nuit du 22 novembre.
Identifier les victimes
« Nous sommes tombés sur des scènes glaçantes », raconte au Monde Raed Al-Dahshan, le directeur de la défense civile du gouvernorat de Gaza, dont les équipes ont travaillé près de deux cents heures pendant quinze jours pour achever les fouilles sous l’immeuble détruit. « On voit un enfant sous le bras de sa mère, une personne âgée écrasée sous le béton. On soulève des dalles et l’on découvre plusieurs enfants regroupés au même endroit, probablement là où ils dormaient. »
Disposant de très peu de moyens, les secouristes et les médecins légistes s’appuient sur les témoignages des proches ainsi que sur les effets personnels retrouvés dans les ruines pour identifier les victimes, dont les corps sont dans un état de décomposition très avancé. C’est ainsi que Jadou’a Abou Sharia a pu identifier son frère, sa sœur et une partie de leurs familles. « Une carte d’identité se trouvait près du corps de mon frère. Pour le reste, c’est la morphologie des os qui nous aide à déterminer s’il s’agit d’un homme, d’une femme ou d’un enfant. Les cheveux, lorsqu’il en reste, ainsi que les djellabas, les vêtements traditionnels portés par les personnes âgées, sont aussi des indices. »
Il a fallu des mois de démarches et de supplications pour que les Abou Sharia obtiennent ces fouilles. La défense civile est confrontée à une pression constante de la part des familles des disparus, qui attendent depuis des années de pouvoir récupérer les dépouilles de leurs proches afin de les enterrer conformément aux rites religieux. Mais les secouristes ne disposent que d’une seule pelleteuse pour effectuer ces recherches dans l’ensemble de l’enclave dévastée, où les repères matériels ont disparu. Selon les Nations unies, 61 millions de tonnes de gravats recouvrent aujourd’hui la bande de Gaza.
« Nous utilisons un petit engin appartenant à une entreprise locale, loué grâce aux financements d’organisations comme le Comité international de la Croix-Rouge. Quatre cents heures de travail nous ont été allouées pour cette nouvelle campagne de fouilles, mais nous avons déjà consommé la moitié de ce temps. Avec un seul engin, il nous faut entre cinq et dix jours pour fouiller un seul immeuble. Nous avons besoin de grues, d’équipement spécialisé et de matériel de protection pour nos hommes. Sinon, ces opérations prendront des années au lieu de quelques mois », déclare Raed Al-Dahshan. Israël empêche toute reconstruction de l’enclave et maintient notamment un blocus sur les engins lourds, dont l’importation est interdite, tandis que ceux qui existaient avant la guerre ont pour la plupart été détruits.
Selon le ministère de la santé de Gaza, au moins 7 400 personnes sont toujours ensevelies sous les décombres, d’après les signalements effectués par leurs proches. « Mais le nombre réel est probablement supérieur de plusieurs milliers, certaines frappes ayant décimé des familles entières sans laisser de survivants pour signaler leur disparition », affirme Zaher Al-Waheidi, le directeur du département des registres du ministère.
Selon les statistiques locales, 2 276 familles ont été entièrement rayées du registre civil au cours de la dernière offensive israélienne, menée depuis le 7 octobre 2023. La majeure partie de la population de Gaza est composée de descendants de réfugiés palestiniens ayant fui les localités dont ils étaient originaires, aujourd’hui situées en Israël. Il était courant que plusieurs générations d’une même famille vivent regroupées dans un même pâté de maisons, si bien qu’une seule frappe pouvait décimer un clan tout entier. « Nous implorons la communauté internationale, la France et son président de permettre l’entrée des équipements nécessaires pour récupérer les dépouilles encore ensevelies afin que les familles puissent enfin faire leur deuil », exhorte, dans un cri de désespoir, le docteur Jadou’a Abou Sharia.
Par Marie Jo Sader
Le Monde du 09 août 26

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