A Gaza, l’accord sur le désarmement du Hamas entre avancée historique et blocage israélien

 

Des membres du Hamas, lors d’un échange d’otages avec Israël, à Jabaliya (Gaza), le 30 janvier 2025. BASHAR TALEB/AFP
Pour la première fois en trente-neuf ans d’existence, le mouvement islamiste palestinien a accepté de mettre la question de son désarmement sur la table. La feuille de route du Conseil de la paix approuvée par Donald Trump prévoit un processus progressif et vérifié, avançant en parallèle du retrait de l’armée israélienne. Ce que Benyamin Nétanyahou refuse.

Désarmer le Hamas. C’est le point numéro 8 de la feuille de route établie en juillet par le Conseil de la paix, l’organe international créé par Donald Trump pour garantir la paix et superviser la reconstruction de la bande de Gaza. C’est le nerf des négociations menées depuis des mois entre le diplomate bulgare Nickolay Mladenov, haut représentant du Conseil, et le Hamas.
Jusque-là, le mouvement, auteur des massacres du 7 octobre 2023 en Israël, restait inflexible : il n’était pas question d’aborder ce sujet existentiel – la résistance armée étant au cœur de son identité – tant qu’Israël n’aurait pas respecté ses obligations au titre de l’accord de Charm El-Cheikh du 9 octobre 2025, à commencer par un cessez-le-feu et l’entrée sans entraves de l’aide humanitaire dans l’enclave. Depuis cette date, l’Etat hébreu a tué plus de 1 260 personnes, en a blessé plus de 4 100, et a étendu son occupation militaire jusqu’à contrôler 70 % du territoire palestinien, tandis que les organisations humanitaires continuent de dénoncer les obstructions à l’acheminement de l’aide.
Surtout, l’équipe du Conseil, composée d’émissaires comme l’Américain Aryeh Lightstone et l’Israélien Liran Tancman, s’était alignée sur les positions de l’Etat hébreu : soit l’exigence d’un désarmement total du Hamas avant d’envisager un repli de l’armée israélienne et la reconstruction de Gaza, où la majorité des 2,2 millions d’habitants vivent dans des tentes ou dans les ruines de leur habitation. « Toute la formule était conçue pour que le Hamas dise non », relève Jaser Abu Mousa, chercheur palestinien au Middle East Institute, aux Etats-Unis.
Mais, à la surprise générale, après de multiples rounds de discussions facilitées par les pays médiateurs – l’Egypte, le Qatar, la Turquie et les Emirats arabes unis –, le mouvement islamiste a finalement donné son accord à la feuille de route, acceptant ainsi le principe de son désarmement.

L’heure n’est pas à lâcher du lest
Elaboré par Nickolay Mladenov, le texte s’efforce notamment de pallier l’une des principales failles du plan de paix de Donald Trump, devenue un point de friction majeur : le séquençage. Le mécanisme prévoit de faire avancer en parallèle le désarmement du Hamas et le retrait israélien de Gaza. Le processus serait progressif et soumis à vérification : à chaque étape, la mise hors d’usage d’une partie de l’arsenal du groupe islamiste devrait être constatée avant que la contrepartie israélienne prévue puisse être mise en œuvre. « Rien ne repose sur la confiance : tout doit être vérifié et tout doit se faire étape par étape », a résumé le diplomate bulgare.
Car Donald Trump a beau s’être empressé de crier victoire après l’acceptation par le Hamas de son désarmement, Benyamin Nétanyahou a opposé, le 9 août, une fin de non-recevoir à la feuille de route. « Israël rejette le plan (…), l’armée n’opérera aucun retrait tant que le Hamas et ses armes ne seront pas démantelés », a martelé le premier ministre israélien, soumis notamment à la pression de son ministre des finances, d’extrême droite, Bezalel Smotrich, qui l’exhorte à ne pas quitter « un millimètre » de l’enclave.
« Israël ne fait pas de concessions. Le reste n’est que littérature », assène un responsable des Nations unies sous le couvert de l’anonymat. De l’entrée de l’aide humanitaire au comité palestinien de technocrates chargé d’assurer la transition politique à Gaza en passant par le déploiement d’une force internationale, l’Etat hébreu, selon lui, bloque tout. A l’approche des élections législatives du 27 octobre, l’heure n’est pas à lâcher du lest pour Benyamin Nétanyahou, en lice pour un nouveau mandat.
Sous pression des Américains, Israël a néanmoins accepté de réduire pendant quatorze jours ses attaques dans la bande de Gaza – le temps de préciser les modalités et le calendrier du désarmement – et de se replier sur le tracé initial de la « ligne jaune », qui délimite la partie de l’enclave occupée de façon permanente par l’armée israélienne, sans toutefois l’annoncer publiquement. Jeudi 13 août, plusieurs attaques ont eu lieu, dont celle qui a tué Jamal Abou Kmeil, directeur de la police du gouvernorat de Gaza.
« Ce sont les seules mesures qu’Israël est tenu de respecter. Mais il n’est pas engagé par cet accord et n’est pas tenu de l’être. Ce plan est une version dénaturée de celui en 20 points de Donald Trump : il en inverse le séquençage, et c’est inacceptable », affirme Kobi Michael, chercheur à l’Institut Misgav de Jérusalem et à l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS), connu pour ses liens avec les milieux du renseignement et l’armée israélienne.
Kobi Michael partage une conviction largement relayée dans les milieux politico-médiatiques israéliens : le Hamas « ne désarmera jamais » et profiterait, au contraire, de la fragile trêve pour reconstituer son arsenal. « Il faut détruire les radicaux, pas négocier avec eux », affirme le chercheur. Selon lui, seule l’armée israélienne est capable de démanteler la branche militaire du Hamas, en occupant entièrement Gaza. Pourtant, après vingt-quatre mois d’une guerre d’anéantissement hors périodes de cessez-le-feu, durant lesquels la quasi-totalité de l’enclave est passée à un moment ou à un autre sous contrôle israélien, Kobi Michael peine à expliquer pourquoi cet objectif n’a pas été atteint.
Israël n’a rendu publique aucune preuve permettant d’étayer ses accusations de réarmement du Hamas depuis l’entrée en vigueur, il y a dix mois, d’un cessez-le-feu qui porte bien mal son nom. « Il y a eu des milliers de violations israéliennes et le Hamas n’a pas riposté. Pas simplement parce qu’il respecte l’accord, mais parce qu’il n’a plus les capacités de mener des attaques. Il a perdu la chaîne de commandement de sa branche militaire. Il n’a plus de roquettes, plus de moyens », estime Jaser Abu Mousa.
Dans la portion de Gaza qu’elle occupe et a transformée en no man’s land, l’armée affirme procéder depuis des mois à la « destruction des infrastructures terroristes ». Elle aurait donc elle-même largement entamé le démantèlement des capacités militaires du Hamas. Restent les quelque 30 % du territoire où se concentre désormais la population, dont les membres encore présents du mouvement, régulièrement assassinés.

Le modèle de l’Irlande du Nord
La menace armée que représente encore le Hamas serait-elle exagérée par Israël ? « L’infrastructure militaire du Hamas est détruite, poursuit Jaser Abu Mousa, lui-même originaire de Gaza. Les deux acteurs le savent, mais continuent de jouer ce jeu. Israël a besoin de maintenir sa machine de guerre, et le Hamas de démontrer qu’il reste viable afin de préserver sa position dans les négociations et sa pertinence en tant qu’acteur. »
Reste que le groupe a accepté le principe du désarmement, y compris de ses armes légères, tout en jouant sur les mots pour sauver la face. Par l’intermédiaire des Egyptiens, il a obtenu que le texte parle d’« inventaire et stockage » plutôt que de destruction : son arsenal – armes lourdes, capacités de fabrication, tunnels… – doit être progressivement mis hors d’usage (décommissionnement) et remis au Comité national pour l’administration de Gaza (NCAG), chargé d’assurer la transition politique, et non à Israël.
« Le “décommissionnement” des armes n’est pas exactement un désarmement : c’est un processus progressif dont l’objectif ultime est un règlement politique. Le modèle qui influence le Hamas sur ces questions est celui de l’Irlande du Nord », explique Zaha Hassan, juriste et chercheuse palestino-américaine au Carnegie Endowment for International Peace.
Une référence que le mouvement étudie de près. Dès 2006, des responsables du Hamas avaient rencontré des dirigeants de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et de l’Ulster Volunteer Force, lors d’une visite en Irlande du Nord. En avril, un haut responsable du Hamas confiait à Muhammad Shehada, chercheur au Conseil européen des relations internationales, que le mouvement avait commandé une étude interne pour tirer les leçons de ce processus, notamment sur cette question cruciale du séquençage.
Dans le cas nord-irlandais, le désarmement de l’IRA – une organisation armée, considérée comme terroriste par Londres, qui entendait mettre fin à la souveraineté britannique sur l’Irlande du Nord et réunifier l’île – n’a pas constitué un préalable à la paix, mais son aboutissement. Il s’est inscrit dans un cadre politique plus large associant cessez-le-feu, négociations et garanties pour les deux camps. Le désarmement complet de l’IRA n’a été annoncé qu’en 2005, sept ans après l’accord du Vendredi saint.
Mais, si « le modèle est séduisant, la comparaison a ses limites », prévient Zaha Hassan. « En Irlande du Nord, des acteurs extérieurs, comme Washington, poussaient en faveur de l’accord, les groupes armés étaient engagés dans le processus et la société civile le soutenait. Nous n’avons pas les mêmes ingrédients à Gaza. Les acteurs extérieurs jouent largement en faveur d’Israël, et le Conseil de la paix refuse d’associer l’Autorité palestinienne, ou toute autre entité politique palestinienne, à un processus visant une solution politique. »
Dans ces conditions, pourquoi le Hamas abandonnerait-il la résistance armée, qu’il érige en moyen de libérer la Palestine de l’occupation israélienne et de poursuivre les objectifs nationaux, au premier rang desquels la création d’un Etat ?
Sur ce point, le plan Trump ne dessine qu’un horizon très vague. Sa clause 19 prévoit qu’à mesure que la reconstruction de Gaza progressera et que l’Autorité palestinienne mènera à bien ses réformes, « les conditions pourraient enfin être réunies pour ouvrir une voie crédible vers l’autodétermination et la création d’un Etat palestinien ».
« Le Hamas n’avait plus d’autre choix que d’accepter le désarmement, estime le chercheur palestinien Jaser Abu Mousa. Il subit une forte pression de ses membres à Gaza et de la population, qui lui reproche ce qui lui arrive. Et il subit surtout une pression régionale : les médiateurs arabes, chacun pour ses propres raisons, l’ont poussé à accepter ce plan. C’est la première fois, en trente-neuf ans d’existence, que le mouvement met cette question sur la table. La résistance armée constitue le ciment de l’organisation. Je crois que l’acceptation du Hamas est sincère, mais elle intervient au pire moment dans le agenda politique israélien. »
« En soi, c’est historique. De tout temps, toute discussion sur les armes était considérée comme une ligne rouge. Mais Israël n’est pas intéressé par un accord », conclut la politiste Leila Seurat, chercheuse au Centre arabe de recherches et d’études politiques.

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 15 août 26

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