« Nétanyahou considère toujours comme des héros les poseurs de bombes de l’hôtel King David, en 1946 à Jérusalem »

 

Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, à la Knesset, le Parlement israélien, à Jérusalem, le 16 juillet 2026. ILIA YEFIMOVICH / AFP
Le premier ministre israélien n’a jamais cessé de justifier l’attentat qui a tué le plus grand nombre de civils dans la Palestine sous mandat britannique, explique l’historien Jean-Pierre Filiu dans sa chronique.

Cela fera bientôt quatre-vingts ans que, le 22 juillet 1946, la milice sioniste de l’Irgoun a perpétré un attentat particulièrement sanglant contre l’hôtel King David de Jérusalem. Quatre-vingt-onze personnes, majoritairement des civils, ont péri dans l’explosion de charges placées par un commando de l’Irgoun dans le sous-sol du bâtiment, où était installé, entre autres, le quartier général britannique pour la Palestine. Mais l’hôtel restait un des établissements les plus réputés de la Ville sainte, d’où le très lourd bilan, incluant 17 Juifs, 28 Britanniques et 41 Arabes, tués dans l’effondrement d’une partie de l’édifice.
Soixante ans plus tard, Benyamin Nétanyahou a pourtant dévoilé une plaque célébrant ce fait d’armes de l’Irgoun dans l’enceinte même du King David. Il a justifié un tel hommage en considérant « essentiel de ne pas confondre les groupes terroristes et les combattants de la liberté, l’action terroriste et l’action militaire légitime ». L’actuel premier ministre israélien est resté fidèle à des convictions aussi tranchées, conformes à son héritage aussi bien familial que politique.
L’Irgoun (« l’organisation ») était la branche armée de la dissidence révisionniste du mouvement sioniste, qui s’était opposée dès 1922 à la limitation de la colonisation juive à la seule Palestine. Vladimir Jabotinsky, le charismatique leader de cette tendance révisionniste, considérait en effet que les immigrants sionistes devaient pouvoir s’implanter aussi librement en Jordanie qu’à l’ouest du Jourdain. Il s’opposait farouchement à la majorité travailliste de la population juive de Palestine, au point de faire scission en 1935 et d’établir sa propre « organisation sioniste ».

Contradictions internes au mouvement sioniste
La milice de l’Irgoun était désormais en Palestine la rivale révisionniste de la Haganah, (« la défense »), la formation paramilitaire dominée par les travaillistes de David Ben Gourion, nettement plus nombreuse et mieux dotée. Les divergences entre les deux groupes armés n’étaient pas que politiques puisque l’Irgoun se livrait, dès 1937-1938, à des attaques aveugles contre la population arabe, attaques désavouées par la Haganah.
Benzion Nétanyahou, le père du chef du gouvernement israélien, militait depuis 1928 dans les rangs révisionnistes. Il était même devenu le secrétaire particulier de Jabotinsky, décédé de maladie, en 1940, lors d’une tournée de mobilisation de ses partisans aux Etats-Unis.
La disparition d’un tel fondateur avait favorisé la prise du contrôle du mouvement révisionniste par les militaristes de l’Irgoun, dirigés à partir de 1943 par Menahem Begin, un rescapé polonais du goulag soviétique. Ben Gourion n’avait pas de mots assez durs pour stigmatiser le « terrorisme » de l’Irgoun, l’accusant de menacer de « détruire de l’intérieur » le projet sioniste.
Mais la Haganah avait, elle aussi, basculé dans la lutte armée contre le mandat britannique en 1945, afin de contraindre Londres à lever ses sévères restrictions à l’immigration juive en Palestine. Une coordination clandestine entre la Haganah et l’Irgoun avait validé en 1946 un projet d’attentat contre l’hôtel King David, avant que la Haganah se ravise et demande en vain à Begin de suspendre l’opération.
Ces contradictions internes au mouvement sioniste exacerbent jusqu’à aujourd’hui les querelles d’interprétation en Israël sur l’attentat du King David. La Haganah a en effet suspendu ses opérations militaires à l’issue de ce bain de sang et la direction travailliste estime qu’une telle modération a été déterminante, en 1947, dans la décision britannique de quitter la Palestine, ouvrant la voie, l’année suivante, à la proclamation de l’Etat d’Israël. L’Irgoun et ses héritiers considèrent au contraire que le choc de l’attentat du King David a tellement fragilisé le mandat britannique sur la Palestine qu’il en a accéléré la fin.

Rejet des responsabilités
Cette vision est longtemps restée minoritaire en Israël, mais Begin a commencé de l’imposer lorsque, à la tête du Likoud, il devient, en 1977, premier ministre, mettant fin à trois décennies d’hégémonie travailliste. Les vétérans de l’Irgoun rejettent en outre toute responsabilité dans le carnage en affirmant qu’ils avaient demandé par téléphone l’évacuation de l’hôtel quelques minutes avant l’explosion.
Nétanyahou s’inscrit dans cette lignée, lui qui cumule plus de dix-huit années à la tête du gouvernement israélien comme chef du Likoud. Certes, il se trouve dans l’opposition lorsqu’il dévoile, en 2006, la plaque de commémoration de l’attentat au King David. Mais cette plaque prétend que « pour des raisons connues des seuls Britanniques, l’hôtel ne fut pas évacué », et ce « au grand regret de l’Irgoun », ainsi lavée de la moindre culpabilité. La virulente réaction du Royaume-Uni entraîne la suppression de la mention « pour des raisons connues des seuls Britanniques », qui leur attribuait de fait la responsabilité du carnage.
L’essentiel reste que Nétanyahou célèbre alors les vertus morales et « l’héroïsme » du commando, tandis qu’une des poseuses de bombe organise une visite de l’hôtel pour retracer comment elle avait disposé les explosifs. Vingt ans plus tard, Nétanyahou considère toujours comme des héros les poseurs de bombes de l’hôtel King David : seuls les ennemis d’Israël doivent être stigmatisés comme « terroristes », alors que les militants sionistes, même les plus extrémistes, ne peuvent être que des « combattants de la liberté ». Et la plaque qu’il a dévoilée en 2006 est sans doute la seule au monde à rendre hommage aux auteurs d’un attentat plutôt qu’à leurs victimes.

Jean-Pierre Filiu
Professeur des universités à Sciences Po
Le Monde du 19 juillet 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire