Les zones pilotes dans le Liban sud, ce premier test de l’accord-cadre avec Israël : « On demande à l’armée la permission d’aller voir nos maisons une heure »

 

Des soldats de l’armée libanaise tiennent un check-point, à l’entrée du village de Srifa, dans le Liban sud, le 21 juillet 2026. FADEL ITANI / AFP
Le retrait israélien de la localité de Zaoutar El-Gharbiyé et le déploiement de l’armée libanaise coïncident avec la rencontre à la Maison Blanche entre le président américain, Donald 
Trump, et son homologue libanais, Joseph Aoun, mardi.

Les esprits s’échauffent devant le barrage que l’armée libanaise a installé à 700 mètres de l’entrée de Zaoutar El-Gharbiyé, dans le Liban sud. Mardi 21 juillet, les forces armées libanaises (FAL) ont commencé leur déploiement dans la localité, l’une des premières zones pilotes dont l’armée israélienne – qui occupe 6 % du territoire libanais dans le sud du pays – doit se retirer, pour permettre aux FAL d’y amorcer le désarmement du Hezbollah. Il s’agit là d’un test de la mise en œuvre de l’accord-cadre signé entre Israël et le Liban, le 26 juin. De jeunes hommes, venus tôt le matin dans l’espoir de rentrer chez eux, ne comprennent pas pourquoi les FAL leur barrent l’accès.
« On demande à l’armée la permission d’aller voir nos maisons une heure puis de revenir », plaide Ali Atwi, resté calmement en retrait. Cet employé de la compagnie publique Electricité du Liban, âgé de 61 ans, a dû quitter le village agricole, comme l’ensemble de ses 4 000 habitants, au début de la guerre entre l’Etat hébreu et le Hezbollah, le 2 mars. « On sait qu’on ne peut pas y vivre. Plus de 70 % des maisons sont détruites, de même que les infrastructures d’eau, d’électricité… On veut seulement humer le parfum de notre terre », abonde Youssef Yaghi, un commerçant de 41 ans.
A la différence de Froun et de Srifa, localités choisies elles aussi comme premières zones pilotes, alors même que l’armée israélienne n’y a jamais pris pied, la localité de Zaoutar El-Gharbiyé, comme celles voisines de Zaoutar El-Charkiyé, Yohmor et Arnoun, et du château de Beaufort, a été conquise après le cessez-le-feu du 17 avril entre Israël et le Liban. Les soldats israéliens convoitaient cette crête stratégique, qui surplombe au sud le fleuve Litani, et tient à portée de canons, au nord, la grande ville chiite de Nabatiyé, pour parachever leur « zone de défense avancée ».

Faible confiance dans l’armée libanaise
« On ne va pas rentrer au village aujourd’hui. S’il n’y a pas de pièges explosifs, l’armée libanaise nous donnera le feu vert. Rentrez chez vous maintenant ! », intime le maire de Zaoutar El-Gharbiyé, Abed Ezzedine, après s’être entretenu avec les militaires. L’édile parvient à disperser la foule, ce que les soldats avaient échoué à faire. La confiance dans l’armée libanaise demeure faible au sein de la population locale, qui lui reproche de s’être retirée dès les premiers combats, cédant le terrain à l’armée israélienne.
Les pièges explosifs ne sont pas le seul obstacle au retour des habitants. Un officier des FAL confie, sous le couvert d’anonymat, que la situation dans le village est encore « incertaine ». Des détonations provoquées par le dynamitage par l’armée israélienne de maisons dans la localité voisine de Kfar Tebnit se font entendre. « Les Israéliens sont toujours présents. Ils ont avancé vers nous et ont tiré dans notre direction », dit-il. L’armée israélienne déclare avoir tiré des coups de semonce en l’air après avoir détecté une unité de soldats libanais « pénétrant dans une zone non incluse dans le périmètre du projet pilote ». L’armée libanaise l’a appelée à privilégier les voies de coordination, par l’intermédiaire du Groupe de coordination militaire pour le Liban piloté par les Etats-Unis, plutôt que de « recourir [à] l’agression ».
A Washington, l’incident a été relégué au rang de broutille. L’important était, pour le président américain, Donald Trump, que l’annonce du lancement des zones pilotes coïncide avec sa rencontre, mardi en fin d’après-midi, à la Maison Blanche, avec le président libanais, Joseph Aoun. La mise en œuvre « prendra du temps. Personne ne croit un seul instant que ce sera une tâche aisée », a commenté l’envoyé spécial américain pour l’Afrique, Massad Boulos, un Libanais d’origine présent à la rencontre. « Nous sommes déterminés, le président Trump est absolument déterminé à mener ce projet à bien. »
Le président américain, qui veut renforcer le chef d’Etat libanais pour isoler le Hezbollah et obtenir un accord de paix entre Israël et le Liban, a vanté le « super accord » signé en juin entre les deux pays sous ses auspices. L’accord-cadre prévoit un retrait progressif d’Israël du sud du Liban, le déploiement de l’armée libanaise et le retrait des armes et des infrastructures militaires appartenant au Hezbollah. Donald Trump a réitéré son souhait de voir le pays du Cèdre normaliser ses relations avec l’Etat hébreu à l’issue de ce processus.
« Notre vision pour la stabilité dans la région est alignée avec celle de M. Trump », lui a assuré Joseph Aoun, appelant à une cessation permanente des hostilités, qui ont fait 4 300 morts au Liban. Il attendait de cette entrevue « historique » à la Maison Blanche, la première d’un président libanais depuis 2009, des assurances du président américain concernant l’établissement d’un calendrier pour le retrait israélien, une aide substantielle pour les FAL et un soutien à la reconstruction.

Un président américain peu concret
Joseph Aoun a défendu son plan pour le désarmement du Hezbollah – un engagement qu’il a pris depuis son élection en janvier 2025 – basé sur un accord politique avec le parti chiite, plutôt qu’une confrontation armée. Si le Hezbollah a dénoncé l’accord-cadre du 26 juin comme une « capitulation », et parie sur son parrain iranien pour obtenir des concessions de Washington, il n’est pas opposé au retrait de ses armes du sud du fleuve Litani, comme après la guerre de 2024. Il exige cependant que ses combattants puissent rentrer, en civil, dans leurs villages et fait encore obstacle à la fouille des propriétés privées, alors même que la présence de caches d’armes y sert de justification à Israël pour raser des maisons.
Joseph Aoun a appelé Donald Trump à « continuer de soutenir » l’armée libanaise. « Sans les FAL, tout s’effondrera. Nous ne voulons pas ça. Je pense que le président Trump ne veut pas ça », a-t-il plaidé. Le président américain a répondu avoir « des projets très concrets en vue » pour aider l’armée libanaise. Il a néanmoins offert peu d’assurances concrètes. « Le Liban est un pays maltraité depuis longtemps. Nous allons l’aider. Nous allons beaucoup l’aider », a-t-il promis, affirmant que les Israéliens « sont en train de redéployer leurs forces dans d’autres secteurs ». Il s’est dit prêt à discuter avec le Hezbollah et a, de nouveau, suggéré que les nouvelles autorités syriennes interviennent au Liban contre le parti chiite – une idée rejetée à Damas comme à Beyrouth.
« Le président Aoun est convaincu que Donald Trump est la seule porte de sortie pour le Liban. Il est donc prêt à accepter beaucoup de choses », commente un diplomate occidental. « Il prend de grands risques. Il dépend trop des Américains et cherche trop à plaire à Donald Trump », abonde Michael Young, du Centre pour le Moyen-Orient Carnegie Beyrouth. Le succès de cette rencontre se mesurera à l’aune des pressions que le président Trump sera disposé à exercer auprès des Israéliens pour qu’ils se retirent des territoires qu’ils occupent.
« C’est une guerre de crédibilité pour Joseph Aoun. Il doit montrer à ses détracteurs que sa méthode peut fonctionner pour obtenir un retrait israélien et le retour des populations dans le sud du Liban », estime Michael Young. Or le gouvernement israélien ne montre aucune disposition à accélérer son retrait et ce, d’autant que des élections législatives, cruciales pour le premier ministre Benyamin Nétanyahou, sont prévues en octobre. « Les zones pilotes sont une loterie. Il faut les lancer car c’est un cercle vertueux. Et il faut jouer le jeu pour maintenir les Américains dans la partie », conclut le diplomate occidental. Mercredi matin, le premier ministre libanais, Nawaf Salam, accompagné du ministre de la défense, Michel Menassa, et entouré de soldats libanais, a planté le drapeau libanais dans le village de Zaoutar El-Gharbiyé.

Par Hélène Sallon
Le Monde du 22 juillet 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire