Le rêve partagé de l’Inde et d’Israël

 

Reena Saini Kallat. — « Hyphenated Lives (Pea-kar) » (Des vies entre deux mondes), 2015
© Reena Saini Kallat
En dépit de sa proximité avec Téhéran, le Pakistan est parvenu à tirer avantage de la guerre en Iran pour se doter d’un certain crédit diplomatique en œuvrant à une cessation des hostilités. L’Inde a fait un autre choix : celui du soutien inconditionnel à son allié israélien, auquel elle a livré des armes utilisées à Gaza, et avec lequel elle affiche ses convergences idéologiques.

Quelques jours avant l’agression de l’Iran par les États-Unis et Israël, en février 2026, le premier ministre indien Narendra Modi se rend à Tel-Aviv pour une visite officielle. Elle se conclut par le renforcement des relations bilatérales, via un « partenariat stratégique spécial pour la paix, l’innovation et la prospérité ». De retour à New Delhi, M. Modi ne condamne pas les frappes américaines et israéliennes, se contentant de partager sa « vive inquiétude ».
Il avait affiché moins de retenue au lendemain du 7 octobre 2023. À l’époque, M. Modi est l’un des premiers chefs d’État à condamner l’attaque du Hamas, qu’il qualifie immédiatement de « terroriste » avant de multiplier les gestes de soutien à Tel-Aviv. Comme l’envoi de milliers d’ouvriers du bâtiment, destinés à compenser la perte de main-d’œuvre liée à la suppression des permis de travail accordés aux Gazaouis, le 10 octobre. La galaxie suprémaciste liée au parti de M. Modi — le Bharatiya Janata Party (BJP) — prend alors rapidement le relais : elle organise de nombreux rassemblements en soutien à Israël, aux cris de « Vive l’Inde, vive Israël ! », et inonde les réseaux sociaux : une large majorité des messages publiés sur X avec les mots-dièse #IsraelUnderAttack (« Israël attaqué ») et #IStandWithIsrael (« Je suis aux côtés d’Israël ») serait venue d’Inde (1).
Si New Delhi vote en mai 2024 pour l’admission de l’État de Palestine au sein de l’Organisation des Nations unies (ONU), elle s’abstient le plus souvent lors des scrutins sur les résolutions mettant en cause Israël, depuis plusieurs années. Ainsi M. Modi creuse-t-il méthodiquement un sillon stratégique qui éloigne toujours plus le géant sud-asiatique de sa position historique propalestinienne.
Ex-colonie britannique, l’Inde est l’un des premiers pays à s’opposer à la déclaration Balfour de 1917, qui soutient la création d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine, alors sous domination ottomane. « La Palestine appartient aux Arabes comme l’Angleterre appartient aux Anglais, ou la France aux Français (2) », écrit en 1938 Mohandas Karamchand Gandhi, père de la lutte pour l’indépendance indienne. En 1947, New Delhi vote contre la partition de la Palestine à l’Assemblée générale des Nations unies. L’Inde est aussi le premier pays non arabe à reconnaître l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) comme représentante des Palestiniens et à accueillir Yasser Arafat avec les honneurs d’un chef d’État. Si elle reconnaît Israël en 1950, elle ne lui offre qu’un bureau de l’immigration à Bombay, à plus de mille kilomètres du quartier des ambassades de New Delhi (une implantation que Tel-Aviv n’obtiendra qu’en 1992).

Un même ennemi, le « terrorisme »
Dans les coulisses, toutefois, New Delhi courtise Tel-Aviv et son savoir-faire militaire. Lors du conflit qui oppose son pays à la Chine dans la région himalayenne, en 1962, le premier ministre indien Jawaharlal Nehru demande un soutien militaire à son homologue israélien David Ben Gourion. Il suggère à l’époque que les navires qui transportent les armes ne battent pas pavillon israélien, ce qui lui sera refusé. Au cours des années 1960, New Delhi reçoit — tout en le niant officiellement — des haut gradés israéliens ainsi que des représentants du Mossad pour recueillir leur expertise militaire. En 1984, un commando de l’armée indienne attaque des groupes armés sikhs dans le Pendjab : une branche d’élite du Mossad l’a formé.
L’obsolescence du matériel soviétique qui équipe alors l’armée indienne, l’absence d’industrie militaire nationale et la libéralisation de l’économie poussent New Delhi à se rapprocher de Tel-Aviv au début des années 1990. Lorsque trois essais nucléaires indiens provoquent un embargo technologique contre le pays, en 1998, Israël continue à approvisionner son partenaire. Et quand l’armée indienne arrive à cours de munitions dans le conflit qui l’oppose au Pakistan, un an plus tard, c’est encore Tel-Aviv qui vole à son secours. Dans les années qui suivent, le savoir-faire israélien sert contre les mouvements autonomistes au Cachemire et la guérilla révolutionnaire naxalite (Lire « Vers la fin des naxalites »). Il va ensuite irriguer peu à peu les politiques de contre-insurrection du pays.
New Delhi est aujourd’hui le plus gros acquéreur d’armes israéliennes, avec près de 2 milliards de dollars d’achat par an, soit plus de 40 % des ventes israéliennes. De son côté, Israël se place à la troisième place des fournisseurs de l’Inde, après la Russie et la France. L’Inde vend désormais son matériel militaire aux Israéliens — comme l’a révélé une vidéo où l’on peut lire, sur les restes d’un missile tiré par un avion israélien sur un camp de réfugiés gazaouis, « Made in India » (3).
Mais, depuis l’arrivée au pouvoir de M. Modi, en 2014, le principal moteur de cette alliance est idéologique. Il découle de la proximité entre le courant politique qu’incarne le premier ministre indien, l’hindutva, et le sionisme. L’un promeut une Inde réservée aux hindous, l’autre un Israël réservé aux Juifs. Et tous deux font bon usage du nettoyage ethnique, de la colonisation interne et de l’islamophobie d’État pour parvenir à leurs fins. C’est sans doute la raison pour laquelle la femme du premier ministre israélien Benyamin Netanyahou était vêtue d’orange pour accueillir M. Modi à l’aéroport lors de sa visite en février dernier : il s’agit de la couleur du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), l’organisation centenaire suprémaciste hindoue qui l’a formé politiquement. Les deux États se complaisent dans un champ lexical commun, glorifiant le prestige de leurs « civilisations anciennes », « reliées l’une à l’autre depuis plus de deux mille ans » : de « grandes démocraties » assiégées par un même ennemi, le « terrorisme » (4).
L’intérêt des nationalistes hindous pour le sionisme n’a d’égal que celui qu’ils portent au nazisme, érigé en source d’inspiration pour régler le « problème musulman » (5). Dans Le Monde après Gaza (Zulma, 2025), l’intellectuel indo-britannique Pankaj Mishra évoque sa famille nationaliste et une affiche de l’ancien chef d’état-major israélien Moshe Dayan (1915-1981) longtemps accrochée au mur de sa chambre. Pour ce courant de pensée, le modèle sioniste excelle dans sa capacité à ériger les musulmans en ennemi à la fois intérieur et extérieur. « Qu’on les appelle Palestiniens, Afghans ou Pakistanais, la racine du problème, pour les hindous et les Juifs, c’est l’islam (6) », écrit par exemple M. Rohit K. Vyasmaan, leader de la branche américaine de l’organisation fasciste Bajrang Dal et fondateur du mouvement Hindu-Jewish Unity.
Sur les nombreuses chaînes privées réactionnaires du pays, les présentateurs répètent à l’envi leur soutien à Israël. « Les mêmes radicaux djihadistes islamistes terroristes dont Israël est victime, nous en sommes aussi les victimes. Israël mène cette guerre pour nous tous », assène par exemple Arnab Goswami sur la chaîne de Republic Media Network.
Dans un pays où les pratiques de boycott ont été au cœur de la lutte pour l’indépendance, les appels au refus de commercer avec Israël ont été rares. On a pourtant vu l’usine indienne Maryan Apparel Private Limited, qui fabriquait des uniformes pour la police israélienne depuis huit ans, refuser toute nouvelle commande fin octobre 2023, en réaction aux bombardements menés par Israël sur Gaza. En février 2024, le syndicat des dockers lié au Parti communiste indien, la Water Transport Workers Federation, menace de ne pas charger les bateaux qui transportent des armes pour alimenter la guerre contre Gaza. Le 21 octobre 2024, une manifestation est organisée par le Parti communiste devant l’usine Elbit à Hyderabad, exigeant l’arrêt immédiat de la fabrication d’armes pour Israël.
Mais lors des rassemblements de solidarité avec les Palestiniens, les manifestants ont été envoyés en garde à vue par centaines, pour trouble à l’ordre public ou atteinte à l’unité nationale et son intégrité. Les prières pour Gaza ont été interdites dans les mosquées. Les drapeaux palestiniens ont régulièrement été confisqués et des groupes suprémacistes ont dénoncé ceux qui les brandissaient à la police, laquelle a immédiatement diligenté des enquêtes pour qualifier un délit — « hisser et brandir le drapeau d’un pays étranger sur le sol indien » — qui n’existe pas en Inde (7). Aucune mesure de ce type lors du déploiement des drapeaux israéliens au cours des manifestations de soutien à Tel-Aviv.

Camille Auvray
Le Monde diplomatique de juillet 2026

(1) Marc Owen Jones, « Analysis : Why is so much anti-Palestinian disinformation coming from India ? », Al-Jazira, 16 octobre 2023.
(2) Mahatma Gandhi, « The Jews in Palestine », Harijan, New Delhi, 26 novembre 1938.
(3) « India exports rockets explosives to Israel amid Gaza war, documents reveal », 26 juin 2024, www.aljazeera.com
(4) Toutes ces citations proviennent du discours de M. Modi à la Knesset, le 25 février 2026.
(5) Lire Guillaume Delacroix, « Au cœur de la machine suprémaciste hindoue », Le Monde diplomatique, juillet 2025.
(6) Cité dans Azad Essa, Hostile Homelands. The New Alliance Between India and Israel, Pluto Books, Londres, 2023.
(7) Le droit indien ne pénalise que le fait de hisser un drapeau plus haut que le drapeau national.

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