Dans le sud du Liban, le camp palestinien de Bourj Al-Chemali enterre ses morts de la guerre

 

Des habitants inspectent le lieu d’une frappe israélienne, à Bourj Al-Chemali, dans le sud du Liban, le 28 mai 2026. ALI HASHISHO/XINHUA VIA SIPA
L’engagement de combattants palestiniens dans la guerre au Liban aux côtés du Hezbollah est limité. Mais il témoigne d’une mobilisation persistante au sein de factions pour la plupart alliées de Téhéran, dans le sillage de la guerre d’anéantissement menée dans la bande de Gaza par l’armée israélienne.

Des portraits de Souhaib Rahil, arme à la main, sont placardés sur les murs du camp de réfugiés palestiniens de Bourj Al-Chemali, proche de la ville côtière de Tyr, dans la région méridionale libanaise. Une affiche, qui porte le sigle de la branche militaire du Jihad islamique, mouvement palestinien allié du Hezbollah libanais et soutenu par l’Iran, indique que le combattant au visage juvénile est mort en faisant face à l’« agression israélienne contre le sud du Liban ». Une vaste foule a pris part à ses funérailles, le 4 juillet. Souhaib Rahil avait 18 ans.
Dans une modeste pièce, dont le petit balcon donne sur la mer, Ahmad, son père, plombier, explique avoir tenté de retenir son fils, lorsque la guerre a repris, le 2 mars, entre Israël et le Hezbollah pro-iranien : « Je lui ai dit : “Tu es jeune, tu as l’avenir devant toi”. » Mais il ne l’a pas empêché de se rendre au front, car « Souhaib a choisi une voie juste, pour la Palestine, jusqu’au martyre ». « L’ennemi sioniste [Israël], qui a envahi le Liban, ne comprend que le langage de la force », ajoute-t-il.
La dépouille de son fils a été identifiée dans un hôpital. Le nombre de Palestiniens ayant participé à la guerre de 2026 aux côtés du Hezbollah n’est pas connu, mais leur engagement est limité. Dans le camp de Bourj Al-Chemali, une dizaine de combattants ont été enterrés, selon un responsable politique. Des inhumations ont eu lieu dans plusieurs autres camps de réfugiés palestiniens au Liban.
Ces morts témoignent toutefois qu’une certaine capacité des factions à recruter se maintient, dans le sillage de la guerre à Gaza. Dès l’ouverture par le Hezbollah d’un « front de soutien » contre Israël, au lendemain des massacres du 7 octobre 2023 commis par le Hamas et ses alliés, des factions palestiniennes du camp pro-iranien, islamistes ou de gauche, avaient rejoint cette guerre d’usure. Israël transformera le conflit en offensive totale de deux mois au Liban, à l’automne 2024.

Ne pas attirer la vindicte
Parmi les signes politiques qui marquent le territoire du camp de Bourj Al-Chemali figurent des images du chef historique palestinien, Yasser Arafat (1929-2004), et des affiches honorant les leaders du Hamas, Ismaïl Haniyeh (1962-2024) et Yahya Sinouar (1962-2024), ou celui du Hezbollah, Hassan Nasrallah (1960-2024) – tous trois tués par Israël.
Les factions restent discrètes sur la participation de Palestiniens à la guerre, par souci de ne pas attirer la vindicte israélienne sur les camps, et de ne pas crisper les relations avec les autorités libanaises. Celles-ci avaient annoncé un plan de désarmement des groupes palestiniens. A Bourj Al-Chemali, dont l’entrée est surveillée par l’armée libanaise, le Fatah, le mouvement du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, avait remis des armes en août 2025.
La guerre de ces derniers mois a été très éprouvante dans le camp, rapportent les habitants. Son périmètre stricto sensu n’a pas été bombardé, mais de multiples frappes ont eu lieu alentour, faisant trembler les murs des habitations pauvres. Les étages y ont été ajoutés au gré des générations, après la dépossession de la Nakba, à la création de l’Etat d’Israël, en 1948. Les droits politiques (droits au retour ou de compensation) stipulés par la résolution 194 des Nations unies ne se sont jamais matérialisés. Quelque 200 000 réfugiés palestiniens vivent aujourd’hui dans les camps du Liban.
Dans le salon de la famille Dakhloul, une immense affiche à la mémoire d’Aymane est accrochée à un mur. Sa mère, Hyam, fond en larmes en évoquant son fils, tué en avril, à 30 ans. Il combattait dans les rangs de la branche militaire du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), un petit groupe de gauche à la fois allié à Téhéran et membre de l’Organisation pour la libération de la Palestine (OLP), la maison mère du nationalisme palestinien. Il se trouvait sur le front de Bint Jbeil, ville frontalière libanaise aujourd’hui occupée, et en grande partie détruite, par l’armée israélienne.
« La pauvreté et l’absence d’horizon poussent les jeunes à partir combattre », affirme la mère en deuil, dont le mari est ouvrier agricole, comme de nombreux actifs du camp. Aymane Dakhloul, qui avait étudié l’informatique, travaillait comme ouvrier journalier. Le Liban applique depuis des décennies des politiques discriminatoires à l’égard des Palestiniens, et leur interdit l’exercice de dizaines de professions. La situation économique s’est dégradée depuis la crise financière de 2019.
Hyam Dakhloul souligne également l’influence sur les esprits de la guerre d’anéantissement menée à Gaza par Israël. Le conflit est rappelé par des dessins et des slogans sur les murs des ruelles. Selon elle, Aymane avait récemment rejoint le FPLP. Elle ignore s’il a combattu sous commandement du Hezbollah. Maryam, une parente, poursuit : « Des jeunes disent : “Si on ne résiste pas, alors la cause palestinienne disparaîtra”. Ils voient les morts [dans les territoires palestiniens occupés], ils pensent qu’ils ne peuvent pas rester les bras croisés. »
Avec ses 10 000 habitants, Bourj Al-Chemali est considéré comme un camp déshérité et contestataire. Des manifestations y ont eu lieu au fil des ans contre la diminution des services de l’UNRWA, l’agence onusienne pour les réfugiés palestiniens. L’impact de la guerre sur l’économie de Tyr fait craindre davantage de pauvreté.

Absence de perspectives
Alors qu’une partie des jeunes Palestiniens rêvent de normalité, ceux qui rejoignent le combat s’inscrivent dans le récit des traces de leurs aînés, lorsque le Liban fut, de la fin des années 1960 jusqu’à 1982, la base de la lutte armée palestinienne contre Israël, pour retrouver un territoire perdu. Mais pour leurs détracteurs, les factions combattantes, dont le Hamas, exploitent la pauvreté et l’absence de perspectives qui gangrènent les camps.
Ahmad Kleib, 37 ans, avait quitté celui de Bourj Al-Chemali, et fait sa vie à Saïda, une ville située entre Tyr et Beyrouth. Il avait cinq enfants. Il est mort « près de la frontière [israélo-libanaise], pour la Palestine et le peuple palestinien », dit sa mère, Samira, ouvrière agricole. Elle a tenu a ce qu’il soit enterré dans le camp. Sa tombe se situe dans un carré fraîchement creusé dans le cimetière et porte le sigle de Front démocratique pour la libération de la Palestine, un groupe mineur de gauche, membre de l’OLP.
Selon un décompte provisoire, plus de 80 Palestiniens ont été tués au Liban au cours de la guerre, dont des civils, femmes et enfants. A Bourj Al-Chemali, on murmure que des familles sont sans nouvelles de fils partis au front. D’autres dépouilles pourraient être convoyées prochainement vers le camp.

Par Laure Stephan
Le Monde du 13 juillet 2026

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