En Cisjordanie, le quotidien d’un hameau palestinien harcelé par des colons

 

Des colons israéliens juifs en train de construire illégalement des logements juste à côté du village bédouin d’Umm Al-Khair (Cisjordanie occupée), le 25 mai 2026. LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »
Dans le village bédouin d’Umm Al-Khair, l’une des localités du sud de la Cisjordanie encerclées par des colonies et des bases militaires, la famille Al-Hathaleen subit les violences quotidiennes de ses « voisins ». Trois Palestiniens ont par ailleurs été tués les 18 et 20 juillet dans des incidents impliquant colons et soldats israéliens près de Ramallah.

Cela fait presque un mois que les quatorze membres de la famille Al-Hathaleen n’ont plus accès à leurs toilettes. Les sanitaires ne sont pourtant qu’à quelques mètres derrière leur maison de plain-pied, au centre du village bédouin d’Umm Al-Khair, dans les collines arides de Massafer Yatta, dans le sud de la Cisjordanie occupée.
Fin juin, des colons juifs ont pris possession, en toute illégalité, d’une partie de leur propriété, et ont installé des barbelés le long de leurs murs. Dans la foulée, la transformation de leur terrain en « zone militaire fermée » par l’armée israélienne en a définitivement barré la route. S’aventurer sur le chemin, constamment filmé par les caméras de surveillance israéliennes, pourrait exposer toute la famille à une arrestation – ou pire, à des tirs de soldats. « Maintenant, même en pleine nuit, nous devons réveiller nos voisins pour leur demander si nous pouvons utiliser leur salle de bains », soupire, gênée, Ikhlas Al-Hathaleen, la mère de 44 ans, au cours d’une visite organisée par B’Tselem. L’ONG israélienne de défense des droits humains est venue sur place mardi 21 juillet, un an après l’assassinat d’Awdah Al-Hathaleen, un militant local impliqué dans le tournage du film récompensé aux Oscars No Other Land (2024), tué par un colon, Yinon Levi, le 28 juillet 2025.
Les membres de la famille Al-Hathaleen, agriculteurs depuis des générations, ne peuvent plus accéder à l’enclos de leurs chèvres et moutons, pourtant collé à leur habitation mais inclus, lui aussi de manière arbitraire, dans la nouvelle « zone militaire fermée ». Pour éviter une mort certaine aux bêtes, qui ont déjà perdu du poids, les éleveurs ont réussi à négocier avec l’armée le droit de les nourrir. Les soldats leur donnent désormais « entre trois et dix minutes » tous les trois jours pour s’occuper des animaux, leur unique source de revenus, indique Salem Al-Hathaleen, le père. Désespéré, il raconte aussi comment, depuis leur caravane plantée à moins de 20 mètres, des colons particulièrement violents surgissent régulièrement devant les fenêtres de la famille pour les insulter ou diffuser de la musique avec d’imposantes enceintes. « La nuit, parfois, certains d’entre eux sautent sur notre toit », décrit-il. Récemment, ses nouveaux voisins, installés en dehors de tout cadre légal, y ont planté un drapeau israélien. Par peur de représailles, la famille Al-Hathaleen n’a pas osé le retirer.

Colonisation militaire
Situé en zone C, donc sous contrôle civil et militaire israélien, encerclé par des colonies et une base militaire, Umm Al-Khair vit désormais sous la menace de cette nouvelle implantation illégale de suprémacistes juifs – ces « avant-postes » ne sont pas reconnus par le droit israélien. En juin, ces colons ont installé onze caravanes, à quelques mètres seulement du centre communautaire du village. En quelques jours, les installations cubiques ont été reliées au réseau électrique de Carmel, colonie établie au début des années 1990, à quelques dizaines de mètres de la localité bédouine. Carmel, comme toutes les colonies de Cisjordanie, est illégale au regard du droit international.
Des blocs de pierre et une barrière en métal jaune barrent désormais la seule route qui mène à la fois à l’implantation illégale et au hameau du sud de Hébron. Les ambulances comme les camions-citernes, qui apportent l’eau, n’y accèdent que très rarement. « Les enfants, qui empruntaient ce chemin pour aller à l’école, n’ont pas pu étudier depuis un mois », regrette Khalil Al-Hathaleen, 39 ans, le frère de Salem et l’un des leaders de la communauté. L’armée israélienne a récemment publié de nouveaux ordres de démolition, qui visaient déjà au moins onze bâtiments de la petite commune : l’un d’entre eux concerne même l’exigu terrain de foot recouvert d’un peu de gazon synthétique, seul espace de loisir pour les enfants, dont la cage de but sans filet laisse apparaître les barbelés et les drapeaux israéliens.
Partout en Cisjordanie occupée, la situation des Palestiniens empire. Dans son rapport publié le 6 juillet, Peace Now, ONG israélienne de défense d’une solution à deux Etats, documente le déplacement forcé de 118 communautés palestiniennes par l’avancée de la colonisation, entre 2023 et 2025. Durant la même période, l’organisation note 185 nouvelles implantations illégales, et la légalisation, selon la loi israélienne uniquement, de 102 colonies contrevenant au droit international. En réponse, le 14 juillet, Bezalel Smotrich, ministre des finances d’extrême droite et soutien zélé de la colonisation israélienne, s’est affiché en photo sur les réseaux sociaux, souriant à son bureau, avec le texte des activistes israéliens dans les mains : « Un moment de plaisir pour commencer la matinée », peut-on lire en légende.

Harcèlement persistant
En moins d’une semaine, trois Palestiniens ont été tués lors d’incidents impliquant des colons et l’armée israélienne. Samedi 18 juillet, Fadi Al-Nassan, jeune espoir du football palestinien de 17 ans, est mort des blessures causées par des tirs au niveau des jambes, lors d’une attaque de colons sur son village d’Al-Mughayyir, près de Ramallah, une semaine plus tôt. Le 20 juillet, Odeh Farakhna et Ahmad Abou Mkhou ont été tués par des tirs de l’armée israélienne, qui les accusait d’avoir jeté des pierres dans leur direction, lors d’une attaque de colons venus voler du bétail dans leur village de Deir Jarir, au nord de Ramallah.
Là comme à Umm Al-Khair, l’impunité des soldats et colons prévaut. Yinon Levi, l’extrémiste qui, il y a un an, a tiré sur Awdah Al-Hathaleen alors que le père de trois enfants le filmait à distance, sans représenter de menace, a passé une nuit en garde à vue, puis trois jours assigné à résidence, avant d’être libéré. Presque un an plus tard, l’homme, sanctionné par l’Union européenne et le Royaume-Uni pour sa participation à des actions violentes en Cisjordanie occupée, n’a toujours pas été mis en examen, malgré de nombreuses preuves vidéo montrant clairement sa responsabilité dans le tir mortel. « Selon la police israélienne, l’enquête serait toujours en cours », précise Khalil Al-Hathaleen, le frère d’Awdah. Contactée, la police israélienne n’a pas répondu aux sollicitations du Monde. Depuis juillet 2025, au moins 18 habitants du village ont été arrêtés et maintenus en détention, parfois pendant plusieurs jours.
Aujourd’hui encore, le harcèlement de la communauté du sud de la Cisjordanie occupée se poursuit. Lundi 20 juillet, Nasser Nawajha, 45 ans, enquêteur pour l’ONG israélienne B’Tselem, originaire de Susiya, à quelques kilomètres d’Umm Al-Khair, a été arrêté par l’armée israélienne, menotté, les yeux couverts, et interrogé dans une base militaire de la région. L’ami de la famille Al-Hathaleen était accusé par les soldats, qui le comparaient à un « chien », d’avoir « volé de l’eau », soupire-t-il, le lendemain, lors de la visite organisée dans le village par l’ONG. Libéré au bout de quelques heures, l’activiste a été convoqué au poste de police de la colonie de Kiryat Arba, l’une des plus radicales de Cisjordnaie, dans l’après-midi de mardi. « J’espère que je vais rentrer », dit en souriant le quadragénaire, sur le départ. En sortant du village, en route pour le commissariat, Nasser Nawajha peut apercevoir l’enfilade de nouvelles caravanes, à quelques mètres sur sa droite. Sur la route qui longe les installations, un colon, que les habitants identifient comme l’un de leurs agresseurs, promène son chien d’un pas lent. Comme si de rien n’était.

Par Lucas Minisini
Le Monde du 23 juillet 2026

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