Malgré le passage de près de deux cent cinquante ans depuis son
déclenchement, la Révolution française continue de faire l'objet
de nombreuses études et de susciter de nombreux débats sur ses
causes, son contenu et le rôle qu'elle a joué dans la transition
de l'Europe, puis du monde, du stade de la domination féodale à un
nouveau stade de production, le capitalisme, accompagné d'une
division sociale plus claire et plus marquée… Elle a également
posé les fondements d'une nouvelle charte des droits de l'homme
qui constitue encore aujourd'hui un point de départ pour la lutte
menée par les peuples, chacun à son niveau et à l'échelle
mondiale, en vue de la justice sociale, l'égalité, la paix et la
prospérité.
Pourquoi cette « Révolution » ? Quelles en furent les causes ?
Quelles étaient les forces alliées et les forces antagonistes ?
Peut-on vraiment dire, près de deux siècles et demi après, qu'elle
a comblé les aspirations de ses fondateurs ?
Il convient de noter, tout d'abord, les conditions objectives et
subjectives que connaissait la France dans les années 1880,
d'abord comme pays doté d'une monarchie centrale, et ensuite comme
pays considéré comme le plus peuplé en termes de population,
puisqu'y vivaient près de vingt-huit millions de personnes, soit
environ 18 pour cent de la population totale du continent
européen, réparties en trois classes : Depuis le sommet de la
pyramide jusqu'à la base, on trouve la noblesse, dont le nombre
n'excède pas quatre cent mille membres qui contrôle l'immense
superficie du territoire avec ce qu'il y a dessus. Suit la classe
cléricale (le clergé), qui comptait environ cent vingt mille
personnes, et dont la classe supérieure jouissait de nombreux
privilèges matériels et moraux, tandis que la classe la plus
nombreuse, le peuple, qui constituait 98 pour cent de la
population totale, dont la plupart étaient des paysans - des serfs
qui ne possédaient pas la terre qu'ils cultivaient, ou même
possédaient eux-mêmes, en plus d'un petit nombre d'artisans dans
les villes et les campagnes et d'un plus petit nombre de bourgeois
qui ont accumulé de grandes richesses grâce au commerce avec les
colonies (notamment le commerce des esclaves) ainsi que du secteur
bancaire et de certaines professions libérales (médecins, juges,
avocats, éditeurs, etc.).
Cette monarchie féodale, fondée sur une centralisation absolue et
la propriété foncière, fut la principale raison de la diffusion
des tendances libérales prônées notamment par la bourgeoisie, car,
bien que possédant de l'argent et certains moyens de production,
cette dernière ne put accéder à un véritable pouvoir politique,
mais demeura en marge, son rôle se limitant à garantir les fonds
nécessaires au profit de l'autorité féodale centrale, qui y
recourait souvent pour financer ses guerres coûteuses et ses
dépenses exorbitantes, lui prenant de l'argent et lui accordant
des titres sans valeurs en guise de substitution... Parmi ces
guerres figurait la « Guerre de Sept Ans », qui aboutit à une
défaite désastreuse forçant la France à abandonner une partie de
ses colonies. Notons également le soutien apporté par la monarchie
française au soulèvement des treize États d'Amérique du Nord, non
par amour pour les aspirations et les propositions des rebelles
contre le colonialisme britannique, mais plutôt dans le but de se
venger de la « Couronne britannique » rivale qui s'était emparée
d'une partie des colonies françaises… Sans omettre la propagation
de la famine, accompagnée de décès et d'épidémies, parmi la
majorité du peuple, après plusieurs années de disette qui avaient
entraîné une baisse de la production de blé, tandis que le roi et
son entourage, à la cour et hors de celle-ci, ainsi qu'une partie
de la bourgeoisie, vivaient dans le luxe et profitaient des
richesses de la terre produites pour eux par des millions de
personnes affamées.
Outre ce qui précède, les écrits de certains philosophes,
notamment Jean-Jacques Rousseau, la Société de l'Encyclopédie et
les nombreuses publications libres non autorisées ont joué un rôle
fondamental dans la formation et l'orientation de l'opinion
publique, en œuvrant à la création de clubs et de réunions
politiques qui élaboraient des programmes de réforme. Il convient
de noter que la plupart de ces programmes ne visaient pas à
transformer les fondements socio-économiques, mais se contentaient
d'appeler à la participation au pouvoir et à apporter quelques
modifications à l'essence même de la monarchie, sans toutefois
réclamer son abolissement. Ainsi, à la suite des réunions qui se
sont tenues entre mai et juin 1789, les historiens bourgeois
estiment que le peuple français a remporté une grande victoire en
imposant le changement de titre du roi, de « roi de France » à
celui de « roi des Français », et que ce changement a marqué,
selon eux, la fin de la monarchie absolue.
Même la chute de la Bastille, le 14 juillet 1789, allait dans ce
sens, car l'effondrement de la plus importante citadelle de la
tyrannie marquait le début d'une nouvelle ère. Mais à la faveur de
qui ?
Pour répondre à cette question, rappelons d’abord les objectifs
clairs de la bourgeoisie française alors émergente, tels
qu’exprimés par l’un de ses principaux représentants, l’abbé
Sieyès : « Qu’est-ce que la classe “du commun mortel” ? C’est
tout. Que représente-t-elle dans l'actuel système politique ?
Rien. Que réclame-t-elle ? Devenir quelque chose. »
Cependant, la réponse fondamentale réside, à mon avis, dans ce que
Marx a proposé dans un certain nombre de textes qui abordaient la
Révolution française, de sa localisation et de son rôle. Pour
Marx, cette révolution est née de la contradiction entre le
pouvoir économique de la classe bourgeoise émergente et son
exclusion du pouvoir. En outre, cette révolution a constitué une
phase de transition du mode de production féodal au mode
capitaliste qui l'a suivi, à commencer par le coup d'État mené par
Napoléon le « 18 brumaire » de l'année 1799. En d'autres termes,
malgré l'intense participation populaire et le rôle joué par les
forces productives paysannes et ouvrières émergentes, la
révolution s'est terminée par la mise en œuvre de la tâche qui lui
avait été confiée par le noyau solide en son sein, c'est-à-dire
laisser la place au développement des nouvelles forces productives
en éliminant les obstacles sociaux. posées par l’ancien régime.
D’où la conclusion avancée par Marx et Engels dans le « Manifeste
communiste » : « Ces chaînes devaient être brisées. Et elles ont
été brisées. »
En conclusion, ce qui a été déclenché par la Révolution de 1789
était important, mais ne constitue pas le changement souhaité. Le
véritable changement fut presque réalisé, quatre-vingts ans plus
tard, dans la Commune de Paris, qui constitua la première
expérience socialiste et le premier modèle de dictature du
prolétariat, que le « gouvernement de Versailles » bourgeois
français n'hésita pas à renverser en s'alliant avec l'ennemi
prussien occupant et en lui ouvrant les portes de Paris, après lui
avoir cédé les provinces d'Alsace et de Lorraine.
Remarque : Dans un article publié dans la Nouvelle Gazette rhénane
en 1848, Marx faisait l'observation suivante à propos de la
révolution de 1789 (ainsi que de la révolution de 1848) en France
: « C'était une victoire de la bourgeoisie, celle d'un nouvel
ordre social, de la propriété bourgeoise sur la propriété féodale,
du nationalisme sur le régionalisme, de la compétition sur le
corporatisme, du partage des biens. l'héritage patriarcal, (...)
Les Lumières sur la superstition, la famille sur le nom de
famille, l'industrie sur l'oisiveté "héroïque", et la victoire de
la loi bourgeoise sur les privilèges médiévaux. »
Par Dr Marie Nassif-Debs,
Ex-secrétaire générale adjointe du Parti communiste libanais
Ex- coordinatrice du Rassemblement de la gauche arabe
Article publié le 13/07/2026 – Magazine « Taqaddam »
Traduit de l'arabe par Roland Richa
Quelques références :
- Karl Marx, « La lutte des classes en France », article
(en français) paru en 1850.
- Karl Marx, « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », 1852
(traduit ultérieurement en arabe).
- François Fouret, « L’idée de la Révolution française »,
article (en français) paru en 1980 dans la Revue française de
sociologie.
- Jean Jaurès, « Histoire socialiste de la Révolution
française ».

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