Quand Tel-Aviv s’immisce dans les affaires slovènes

 

Antonio Muñiz. – « Windows to Multiple Realities » (Fenêtres sur de multiples réalités), 2024
© Antonio Muñiz - antoniomuniz-art.com
La Slovénie, toujours à l’avant-garde ! Voilà du moins ce qu’en disent les habitants des autres entités de l’ex-République fédérative socialiste de Yougoslavie (RFSY). Le petit pays alpin a le premier fait sécession, dès 1991, et sa brève guerre d’indépendance a fait beaucoup moins de victimes que celles qui ont suivi en Croatie, en Bosnie puis au Kosovo. Déjà au sein de la Yougoslavie socialiste, la république était considérée comme l’éternelle première : la plus riche, la plus libérale sur le plan social, la plus « occidentale ». Et aujourd’hui la Slovénie compte parmi les États européens les plus à la pointe dans la défense de la cause palestinienne.

Certains Slovènes envisagent la cause palestinienne, et la quête de l’autodétermination, au miroir de leur propre histoire. Parfois aussi, l’engagement du pays est relié au rôle joué par la Yougoslavie dans la fondation du mouvement des non-alignés, qui avait tenté de tracer une voie politique distincte de celles des États-Unis et de l’Union soviétique (1). En 2024, une exposition au musée d’art moderne de Ljubljana racontait ainsi comment la RFSY avait accueilli le premier sommet du mouvement en 1961, octroyé des bourses à de jeunes Palestiniens pour qu’ils puissent rejoindre ses universités — au début des années 1970, pas moins de 43 % des étudiants étrangers dans le pays venaient de Palestine — et ouvert le premier bureau de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en Europe en 1971 (2).

L’été dernier, Ljubljana revendiquait être la première capitale européenne à imposer un embargo sur les ventes d’armes à Tel-Aviv. Le gouvernement dirigé par M. Robert Golob déplorait alors que, « en raison de désaccords et de divisions internes, l’Union européenne se montre impuissante (3) ». Un an auparavant, le pays avait reconnu l’État indépendant de Palestine. Plus récemment, la télévision publique a annoncé le boycott de l’Eurovision en raison de la participation d’Israël, et la diffusion, à la place du concours, de films palestiniens.

Black Cube, le « Mossad privé »
Malgré la taille de la Slovénie — le pays compte seulement 2,1 millions d’habitants, et sa superficie est environ deux fois moindre que celle de la Suisse —, ses initiatives n’ont pas échappé à Tel-Aviv. Le 16 mars dernier, une semaine avant des élections législatives cruciales, le magazine slovène Mladina rapporte que des employés de la célèbre société de renseignement israélienne Black Cube — parfois surnommée le « Mossad privé » — auraient rencontré le chef de l’opposition de droite Janez Janša, du Parti démocratique slovène (SDS), en décembre 2025 (4). Fervent partisan d’Israël, M. Janša occupe le devant de la scène politique slovène depuis trente-cinq ans. Notamment en tant que président du gouvernement, une fonction qu’il a exercée trois fois et qu’il a quittée en mai 2022, lorsque M. Golob, du Mouvement pour la liberté (GS), un parti libéral, a pris sa place.

Au cours de l’hiver dernier, les dirigeants de Black Cube se sont même rendus à plusieurs reprises dans la capitale slovène. En décembre, une délégation israélienne qui a rencontré M. Janša comprenait le président-directeur général (PDG) de la société, M. Dan Zorella, ainsi qu’un conseiller chevronné, le général de division à la retraite Giora Eiland, ancien chef du Conseil de sécurité nationale israélien. Puis en février et en mars, Black Cube a dépêché des agents se faisant passer pour des investisseurs d’une société britannique fictive dénommée Stockard Capital afin qu’ils prennent contact avec des responsables gouvernementaux. Invitées à des repas somptueux, les « cibles » ont été enregistrées avant la publication, début mars, de vidéos de ces conversations sur un site Internet anonyme en anglais. Si M. Janša soutient que ces extraits révéleraient « une corruption sans précédent de l’élite de gauche » (Euronews, 18 mars 2026), on y voit surtout des personnes colporter des ragots sur divers responsables politiques, se vanter de leur entregent et offrir leurs conseils aux faux investisseurs.

Dans un premier temps, l’opération a semblé se retourner contre ses auteurs. Si, de février à début mars, les sondages donnaient le SDS en tête devant le GS, après la révélation de l’opération de Black Cube à la mi-mars, les dynamiques s’inversent. Aux élections du 22 mars, le GS l’emporte, bien que de justesse. Si le magazine Mladina n’avait pas dévoilé la manœuvre, le thème de la corruption présumée de ce parti aurait dominé la campagne de bout en bout. Le cas slovène rappelle qu’une ingérence étrangère peut avoir des effets décisifs, mitigés… ou contre-productifs. Reste que, le 20 avril, M. Golob a finalement renoncé à former un nouveau gouvernement, et, le 18 mai, M. Janša a annoncé être, lui, parvenu à conclure un accord de coalition, Une aubaine pour Israël, qui a perdu son meilleur « bouclier » en Europe avec la défaite du Fidesz aux élections hongroises du 12 avril dernier. Jusque-là, Tel-Aviv pouvait compter sur M. Viktor Orbán, toujours prompt à exercer son droit de veto, comme en février dernier, lorsque vingt-six des vingt-sept États membres de l’Union européenne ont voté en faveur de sanctions contre les colons de Cisjordanie.

La Slovénie de M. Janša pourrait désormais jouer un rôle similaire. Mais des questions subsistent. Le 12 mars, soit quelques jours seulement avant le scrutin, le gouvernement de M. Golob a annoncé qu’il ne se joindrait pas à l’action en justice pour génocide intentée par Pretoria contre Tel-Aviv devant la Cour internationale de justice (CIJ). Cette décision a surpris, et le moment choisi a amené nombre de Slovènes à se demander si Israël n’avait pas influencé ce choix. La ministre des affaires étrangères Tanja Fajon a reconnu que « des pressions extérieures existent (5) ». Mais lesquelles ? Le vote sur la plainte devant la CIJ a eu lieu lors d’une séance à huis clos du conseil des ministres… Mme Fajon a également déclaré que des préoccupations concernant d’éventuels « risques pour la sécurité » avaient influencé la décision. Tandis que M. Golob se voyait informé de menaces pesant sur le pays s’il se joignait aux démarches contre Israël devant la CIJ, des responsables de la sécurité nationale l’auraient mis en garde d’un risque de dépendance de la Slovénie lié à l’utilisation des systèmes de cybersécurité israéliens fournis par la société Check Point depuis quinze ans (6).

« Comme ceux de la défense et de l’intérieur, le ministère de la transformation numérique utilise Check Point », nous explique Mme Emilija Stojmenova Duh, qui fut chargée de ce département ministériel de 2022 à 2024. Avant de préciser qu’elle n’a elle-même signé aucun contrat pour l’acquisition de logiciels israéliens. L’empire de Check Point s’étend sur tout le continent. Partenaire du Forum économique mondial, le cofondateur de Check Point Gil Shwed est un vétéran de l’Unité 8200, la tristement célèbre agence de renseignement de l’armée israélienne. L’actuel PDG de la société, M. Nadav Zafrir, est, lui, un ancien commandant de cette agence, qui aurait contribué à planifier et à exécuter l’attaque par bipeurs contre le Hezbollah en septembre 2024. Comme l’indique un rapport publié par le site Open Intel, « la direction de Check Point se trouve en pratique intégrée à l’appareil du renseignement militaire israélien (7) ».

Et l’Union européenne ne dit rien
Sous couvert d’anonymat, une personne proche du dossier rend compte des inquiétudes récurrentes qu’a pu susciter cette dépendance au sein de l’État slovène, à chaque fois qu’il s’est agi de prendre des décisions au sujet de la Palestine. Ce que confirment deux autres personnes bien introduites dans ces sphères. La question s’est par exemple posée en mai 2024, quand la Slovénie était sur le point de reconnaître la Palestine : les services de sécurité auraient alors alerté le gouvernement en évoquant des menaces contre la cybersécurité s’il froissait Tel-Aviv. M. Golob a finalement décidé de courir le risque, pour ne pas s’aliéner des électeurs à l’approche des européennes de juin. D’autres considérations, parfois politiques, parfois politiciennes, peuvent contrebalancer les pressions étrangères et en limiter la portée.

Cette année, les services ont émis d’autres avertissements de même nature. La diffusion des enregistrements de Black Cube — et la crainte que d’autres suivent — aurait accentué la pression. Selon plusieurs sources proches du dossier, elle expliquerait la décision de se retirer de la procédure devant la CIJ. Mais M. Golob et certains de ses partisans soutiennent que ces vidéos n’auraient eu aucune incidence (8) : d’une part, elles ont été diffusées après l’annonce selon laquelle Ljubljana ne se joindrait pas à la procédure ; d’autre part, les personnes qui y apparaissent n’appartiennent pas à l’entourage proche du premier ministre. En réalité, soutient M. Golob (Mladina, 20 mars 2026), il serait apparu que la participation de la Slovénie à la procédure devant la CIJ pourrait compromettre celle, distincte, contre M. Benyamin Netanyahou devant la Cour pénale internationale (CPI), où siège un juge slovène — un argument raillé sur les réseaux sociaux comme une tentative de transfigurer une capitulation en soutien courageux à la Palestine…

Quel que soit le sens que l’on donne à ces événements — certes assez opaques… —, le cas de la petite Slovénie reste instructif. Il montre qu’Israël exerce de multiples formes de pression sur des États situés à des milliers de kilomètres de ses frontières. Tandis que Black Cube continue d’opérer en toute impunité, l’Union européenne s’enferme dans le mutisme au sujet de l’ingérence en Slovénie. Cela contraste avec le tollé qui accompagne systématiquement les supposées ingérences russes. Lors de la présidentielle roumaine de 2024, par exemple, quand le scrutin a été annulé à la suite d’une intervention de Moscou — jamais démontrée (9). Ou, plus récemment, lors d’une élection en 2025 en Moldavie, accompagnée de nombreuses mises en garde contre le risque d’immixtion russe, avec des visites préélectorales du président français Emmanuel Macron, du chancelier allemand Friedrich Merz et du premier ministre polonais Donald Tusk. Toutes les ingérences étrangères ne se valent pas.

Lily Lynch
Journaliste.
Le Monde-diplomatique de juin 2026
(Traduit de l’anglais par Marion Dubois.)

(1) Lire Régis Debray, « Le nouveau radicalisme des faibles », Le Monde diplomatique, octobre 1979.
(2) « Borba drugim sredstvima », (en serbo-croate), 26 décembre 2024.
(3) « The Republic of Slovenia is the first European country to prohibit the importing, exporting and transit of weapons to and from Israel », communiqué du premier ministre de la République de Slovénie, 31 juillet 2025.
(4) Borut Mekina, « Israeli intelligence agents in Slovenia », 16 mars 2026.
(5) « Slovenia decides not to join ICJ genocide case against Israel », 12 mars 2026 ; Emma De Ruiter, « Slovenia decides not to join ICJ case against Israel as political scandals deepen », 20 mars 2026.
(6) Monika Weiss, « Izraelska tehnologija v Sloveniji », (en slovène), 3 avril 2026.
(7) openintel.uk
(8) Borut Mekina, « Dokazi o izraelskem vmešavanju v volitve », 3 avril 2026.
(9) Lire Benoît Bréville, « Liquidation électorale », Le Monde diplomatique, janvier 2025.

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