« Nous sommes en mode survie et nous faisons face à une menace existentielle » : l’alerte du ministre des finances de l’Autorité palestinienne

 

Estephan Salameh, ministre des finances de l’Autorité palestinienne, à Ramallah (Cisjordanie occupée), le 4 juin 2026. LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »
Dans un entretien au « Monde », Estephan Salameh estime que l’occupation de la Cisjordanie et le refus d’Israël de verser les taxes douanières prélevées au nom de l’Autorité palestinienne risquent de provoquer un effondrement de secteurs vitaux tels que l’éducation, la santé et la sécurité.

La Cisjordanie est confrontée à une situation économique particulièrement difficile depuis le 7 octobre 2023. Avec un taux de chômage supérieur à 27 %, une économie à l’arrêt et 18 % de la population en situation de pauvreté, selon un rapport de la Banque mondiale publié en mai, le territoire occupé par Israël depuis 1967 est confronté à une crise économique et sociale massive. L’Autorité palestinienne doit, par ailleurs, faire face au refus de l’Etat hébreu de verser les taxes douanières prélevées en son nom, ce qui affecte, de façon inédite, ses ressources.
Mardi 9 juin, le ministre des affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, a annoncé l’interdiction d’accès du territoire français au ministre des finances israélien, Bezalel Smotrich, en raison de sa politique qui « promeut activement l’annexion de la Cisjordanie » et conduit « à l’effondrement économique de l’Autorité palestinienne », une politique aux « conséquences délétères sur la population palestinienne ».

Quelle est la situation financière de l’Autorité palestinienne ?
Elle est extrêmement difficile. Premièrement, depuis un an, nous n’avons perçu aucune des recettes fiscales que nous doit Israël. Ce n’est pas un cadeau qui nous est fait. C’est notre argent qu’Israël collecte aux frontières pour notre compte. Et, selon nos accords bilatéraux, les Israéliens sont censés nous transférer cette ressource sur une base mensuelle.
Ce montant se situe entre 10 milliards et 12 milliards de shekels (2 milliards à 3,8 milliards d’euros) pour l’année écoulée – soit environ 68 % de nos revenus. Le montant accumulé des déductions israéliennes et du gel de nos recettes s’élève désormais à 5,7 milliards de dollars (4,9 milliards d’euros), ce qui représente presque le montant de notre budget annuel.
Deuxièmement, les travailleurs palestiniens à l’intérieur d’Israël [dont les permis de travail ont été supprimés après l’attaque du Hamas depuis la bande de Gaza, le 7 octobre 2023] injectaient 20 milliards de shekels par an dans le marché et l’économie palestinienne. Ces montants et leurs recettes fiscales sont perdus.

Quelles en sont les conséquences ?
La majeure partie de nos recettes intérieures est affectée au service de la dette. Conséquence : nous versons des « demi-salaires » aux employés de l’Autorité palestinienne, parfois 70 %, 60 %, 50 %, voire seulement 2 000 shekels (591 euros) par employé. Si cela se produisait dans n’importe quel autre pays du monde, il s’effondrerait. Le scénario normal voudrait que l’Autorité palestinienne s’effondre. Mais nous existons et nous fonctionnons toujours.
Nous ne nous sommes pas effondrés en raison – même si la formule peut sembler un peu trop poétique – de la résilience du peuple palestinien. Ce n’est pas seulement le gouvernement et les fonctionnaires qui portent le fardeau de cette situation : chaque Palestinien, les banques, le secteur privé sont touchés de plein fouet et luttent pour survivre. C’est un cercle vicieux dont nous ne parvenons pas à sortir.

Quelle est la situation du secteur privé ?
Notre économie perd 1 milliard de dollars chaque mois, voire 1,2 milliard, ce qui est colossal pour une petite économie comme la nôtre. Le secteur privé souffre lui aussi. Le secteur bancaire, par exemple, est également sous pression parce que, pour pouvoir survivre, nous avons emprunté auprès des banques au maximum de nos capacités.

Combien de temps l’Autorité palestinienne peut-elle encore tenir ?
Je ne sais pas. Si vous me demandez, au début du mois, si nous allons être en mesure de payer les salaires à la fin, je vous répondrai que je n’en sais rien. Nous n’avons aucun moyen de planifier au-delà d’un jour. Nous sommes en mode survie. Et nous faisons face à une menace existentielle.

Quelle est la situation en matière d’éducation ?
Je suis inquiet pour l’avenir de nos enfants. Nous allons avoir une génération qui ne sera pas assez instruite. Nous sommes fiers d’être les gens les plus instruits de la région. Nos parents ont emprunté de l’argent pour nous envoyer à l’école. Ils sont très pauvres, mais ils se doivent de nous donner une bonne éducation. Pour la première fois, nous ne pouvons pas offrir à nos enfants l’éducation qu’ils méritent.
C’est l’un des éléments de notre résilience dont nous parlons toujours. L’éducation est la seule chose que l’occupation ne peut pas nous enlever. Mais, en ce moment, à Gaza par exemple, je suis très inquiet. En Cisjordanie, c’est la même chose. Nos enseignants, en raison de la crise financière, ne peuvent pas se rendre à l’école tous les jours. Ils n’ont pas d’argent pour payer les transports. Nous avons donc mis en place un système où l’école fonctionne au moins trois jours par semaine. Ce n’est pas suffisant.

Le système de santé est lui aussi sous forte pression…
Nos hôpitaux manquent de fournitures et nous sommes incapables d’honorer les factures. Nous avons énormément de dettes et nous ne pouvons plus payer l’industrie pharmaceutique. Nous essayons de trouver des solutions créatives pour gagner du temps et aider tout le monde à survivre, car nous savons que, si un secteur s’effondre, cela pourrait provoquer un effet domino. Si les banques s’effondrent, si l’Autorité palestinienne s’effondre, tout le reste va s’effondrer, y compris le secteur bancaire et le secteur privé. Et tout cela aura, bien sûr, des répercussions sur la sécurité.

L’opinion publique est critique envers l’Autorité palestinienne, notamment sur le financement des services de sécurité jugés impuissants, par exemple, face à la violence des colons. Que répondez-vous ?
Nous allouons 22 % de notre budget à la sécurité. Par le passé, cela représentait 35 %. Nous avons donc essayé de maintenir un équilibre. Aucun pays ne peut survivre sans sécurité. La sécurité intérieure est elle aussi préservée. Si vous marchez dans les rues de Ramallah à minuit, vous êtes en sécurité. Personne ne vous agressera, contrairement à beaucoup d’autres pays qui sont indépendants et disposent de plus de ressources.
Notre problème découle de l’occupation. Notre population s’attend à ce que nos forces de sécurité répliquent par des tirs dès qu’une Jeep israélienne entre dans la zone [sous notre responsabilité]. Quiconque tirerait sur les Israéliens devient populaire. Les Israéliens aimeraient que nous commettions cette erreur. Nous devons être responsables et lorsque vous agissez de manière responsable, vous n’êtes pas populaire. Nous ne voulons pas qu’ils fassent à Ramallah ce qu’ils ont fait à Gaza. Et je dois être honnête avec vous : ils souhaitent que nous commettions cette erreur, ils veulent que nous recourions systématiquement à la violence.

Propos recueillis par Luc Bronner
Le Monde du 09 juin 26

Cisjordanie : Comprendre l’histoire et la colonisation israélienne
Une histoire ancienne, la colonisation israélienne et un avenir politique plus qu’incertain.

1. Quelle est l’histoire de la Cisjordanie ?
Située à l’ouest des rives du Jourdain, elle constitue une partie des territoires palestiniens avec la bande de Gaza et Jérusalem-Est. Environ trois millions de Palestiniens y vivent, notamment dans des grandes villes comme Ramallah, Hébron ou Bethléem. Mais ce territoire a la particularité d’être sous occupation israélienne depuis 1967 et d’être découpé en trois zones de contrôle depuis les accords de paix d’Oslo signés en 1993. Une situation qui rend le quotidien de ses habitants très difficile.

2. Comment la colonisation israélienne en Cisjordanie entrave-t-elle la possibilité d’un Etat palestinien ?
Depuis l’attaque terroriste du 7-Octobre par le Hamas et l’offensive israélienne à Gaza, la colonisation israélienne en Cisjordanie s’est accélérée. Les différents projets de construction d’avant-postes, soutenus et financés en grande partie par le gouvernement israélien, ont aggravé le morcellement de ce territoire. Toutes ces constructions sont illégales du point de vue du droit international et constituent un obstacle à la réalisation d’une solution à deux Etats.

3. Qu’est-ce que l’Autorité palestinienne ?
Entre 1993 et 1995, une série d’accords entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a conduit à la création de l’Autorité palestinienne, qui devait former une gouvernance par intérim en vue de la création d’un Etat palestinien autonome. Trente ans plus tard, et l’échec des accords d’Oslo, ce qui ne devait être que provisoire s’est inscrit dans la durée. Aujourd’hui, la légitimité de l’organisation, dirigée par Mahmoud Abbas depuis 2005, est de plus en plus remise en question.

4. Quel avenir politique pour les Palestiniens de Cisjordanie ?
Avec l’éclairage de Jean-Philippe Rémy, grand reporter au Monde et ancien correspondant à Jérusalem, nous essayons de comprendre ce qu’attendent les Palestiniens de Cisjordanie de leur avenir politique. Entre l’Autorité palestinienne, le Fatah, le Hamas et différents groupes armés… on tente d’y voir plus clair entre les diverses entités politiques et/ou militaires qui coexistent.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire