Mort du pianiste Abdullah Ibrahim, héros jazz d’Afrique du Sud

 

Abdullah Ibrahim, le 2 décembre 1959, juste avant qu'il quitte l'Afrique du Sud.
© Drum Social Histories / Bailey's African History Archive / african.pictures/Christophe L
Le pianiste, figure de la lutte contre l’apartheid et protégé de Duke Ellington, est décédé, lundi 15 juin, à 91 ans. En partageant pendant plus de soixante ans une science rythmique et mélodique puisée dans son pays natal, il aura contribué à colorer les musiques jazz.
L’histoire se passe en 1974 au Cap, capitale parlementaire au lustre colonial et plus vieille ville d’Afrique du Sud. Le gouvernement d’apartheid y a entrepris de vider à coups de pelleteuse le township de Manenberg de sa population métisse, jugeant inacceptable que des non-Blancs puissent jouir de ce lieu idéalement placé à flanc de colline, non loin du centre-ville, baigné par le soleil et fouetté par les embruns. C’est ici qu’est né, en 1934, le pianiste et multi-instrumentiste Adolph Johannes Brand, rebaptisé Abdullah Ibrahim après sa conversion à l’islam, décédé le lundi 15 juin dans sa 92e année.
En 1974, deux ans avant la répression sanglante des émeutes de Soweto, le musicien poussera depuis la même ville un cri retentissant contre les visées racistes du gouvernement en enregistrant le morceau Mannenberg. Une mélopée jazz fusion de quatorze minutes qui deviendra l’hymne officieux de l’Afrique du Sud libérée, après avoir été entonnée sous cape pendant les années de terreur.
D‘après le pianiste, le morceau serait parvenu à percer les murs de la prison de Robben Island, arrivant jusqu’aux oreilles d’un Nelson Mandela qui y trouvera matière à espérer. Pas de parole, juste une longue phrase portée par un rythme martelé par piano et batterie, une mélodie empruntant autant au gospel qu’au marabi, et une longue improvisation du saxophoniste Basil Coetzee d’un lyrisme à donner le frisson.
L’album duquel est tiré le morceau, Mannenberg. Is Where It’s Happening, culminera à plusieurs milliers de ventes, devenant le disque de jazz sud-africain le plus vendu, et Abdullah Ibrahim un héros de la lutte antiapartheid à mi-chemin d’un parcours à la croisée des mondes, entre Afrique, Amérique et Europe.

Un jeu ancré dans la mémoire africaine
Le musicien est déjà encensé et courtisé quand il enregistre Mannenberg. Né d’une mère sotho et d’un père bochiman, il fait ses premiers pas dans un pays marqué par une ségrégation féroce. Il fait ses débuts avec les Streamline Brothers, côtoie Miriam Makeba puis intègre, en 1961, les Jazz Epistles en compagnie du futur grand trompettiste Hugh Masekela. Ce sera le premier groupe noir à signer sur le label sud-africain Continental. Le pianiste se fait alors appeler Dollar Brand, en clin d’œil à une marque de cigarette. Auréolé d’une gloire locale, il file pour l’Europe, direction Zurich, en formation trio, où son toucher inspiré par les rythmes africains le fait vite remarquer.
En 1963, le parrain du jazz Duke Ellington, en tournée européenne, se fait souffler l’information et court l’entendre. Époustouflé par son jeu ancré dans la mémoire africaine, il lui propose d’enregistrer un album et d’y accoler son prestigieux patronyme : Duke Ellington Presents The Dollar Brand Trio lui ouvre les portes du succès et le pianiste peut partir conquérir le monde. Sans toutefois cesser de sillonner le Vieux Continent, de Copenhague à Munich, de Londres à Paris, lui portant une attention qui lui sera amplement rendue. Invité sous le patronage d’Ellington au festival de Newport, aux États-Unis, il peut commencer sa carrière américaine.
Il joue dans le quartet d’Elvin Jones, le batteur de John Coltrane, et fréquente la fine fleur de la « new thing » : le trompettiste Don Cherry, les saxophonistes Ornette Coleman et Gato Barbieri ou encore le batteur Ed Blackwell. Ellington, qui ne la lâche décidément pas, lui propose de tenir le piano de son orchestre lors d’une tournée californienne. En se confrontant au free-jazz, il joue autant du piano que de la flûte ou du sax soprano. Lors de son retour sur le sol africain, il décide de se convertir à l’islam, à l’instar de nombre de ses coreligionnaires « free », troquant Dollar Brand pour un définitif Abdullah Ibrahim.

Cérémonie d’investiture de Mandela
Après deux ans passés au Swaziland, enclave sud-africaine qui vient d’accéder à l’indépendance, il retourne vivre entre Le Cap et Johannesburg et tente d’organiser un festival de jazz, nécessairement avorté. Sa musique déploie des couleurs orchestrales inspirées par Ellington, des ruptures rythmiques et des silences sonores empruntés à un autre modèle, Thelonious Monk. Ses albums African Dawn (1982), Water from an Ancient Well (1985) et African River (1989), bâtis autour de grands effectifs, s’appuient sur des mélodies simples et des structures cycliques à vocation hypnotique et spirituelle.
Au fur et à mesure, son piano gagne en épure et le musicien fait résonner ses inspirations africaines. En 1994, il participe à la cérémonie d’investiture de Mandela et devient une figure morale autant qu’artistique de la nouvelle Afrique du Sud. Une fois installé, non sans peine, devant son piano, cet épatant improvisateur prodiguait toujours des concerts-fleuves, notamment dans l’Europe qui avait su lui faire une place : pour chacun de ses anniversaires, on pouvait l’entendre du côté de Munich jouer dans une brasserie devant un public restreint.
En 2024, il publiait le très beau 3, enregistré dans un club londonien dans le format trio qui avait fait sa renommée, en revisitant ses propres compositions et quelques standards d’Ellington, en toute fidélité.

Clément Garcia
L'Humanité du 16 juin 2026

Abdullah Ibrahim: Tiny Desk (Home) Concert


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