Les inégalités sociales ainsi que les guerres menées contre le pays du Cèdre touchent durement la population, notamment dans l’accès aux soins. Le président du Secours populaire libanais tire la sonnette d’alarme.
Le cancer est souvent présenté comme une maladie biologique, le résultat de mutations cellulaires et de facteurs de risque médicaux. Pourtant, dans le Liban d’aujourd’hui, il est devenu bien davantage : un révélateur brutal des inégalités sociales, économiques et territoriales qui traversent notre pays.
Dans un Liban fragilisé par l’effondrement économique, les guerres successives, les déplacements massifs de population et l’affaiblissement des institutions publiques, la lutte contre le cancer est devenue pour de nombreuses familles un combat à plusieurs fronts. Il ne s’agit plus seulement de lutter contre la maladie, mais aussi contre la pauvreté, l’isolement, l’exclusion, et parfois même l’abandon.
Comme médecin, je constate quotidiennement que tous les patients ne disposent pas des mêmes chances face au cancer. Certains bénéficient d’un diagnostic précoce, d’un accès rapide aux examens spécialisés et aux traitements les plus modernes. D’autres arrivent après des mois d’attente, lorsque la maladie a déjà progressé, faute de moyens financiers, de couverture sociale ou simplement parce qu’ils vivent loin des grands centres de soins.
La crise économique a profondément aggravé cette réalité. Pour de nombreuses familles, payer une mammographie, un scanner, une coloscopie ou même le transport vers un centre hospitalier représente aujourd’hui un obstacle majeur. Derrière chaque retard de diagnostic se cache souvent une histoire de précarité.
Les conséquences de la guerre et des déplacements forcés ont ajouté une nouvelle couche de vulnérabilité. Des milliers de familles déplacées ont vu leur suivi médical interrompu. Certains patients ont perdu l’accès à leur hôpital de référence, à leur pharmacie ou à leur médecin traitant. D’autres ont été contraints de suspendre temporairement leur traitement pour privilégier la sécurité de leur famille ou répondre à des besoins plus immédiats : trouver un logement, nourrir leurs enfants ou assurer leur survie quotidienne.
Les disparités territoriales demeurent également préoccupantes. Les habitants du Nord, de la Bekaa, du Sud ou des régions les plus éloignées continuent de rencontrer davantage de difficultés pour accéder à certaines spécialités, à la radiothérapie ou aux traitements innovants. Le lieu de résidence ne devrait jamais déterminer les chances de survie d’un patient. Les inégalités ne commencent pas au moment du diagnostic. Elles se construisent bien avant l’apparition de la maladie. Elles prennent racine dans les conditions de vie, l’exposition à la pollution, la qualité de l’alimentation, les conditions de travail, l’accès à l’éducation sanitaire et aux programmes de prévention. Elles se poursuivent ensuite tout au long du parcours de soins.
Pourtant, malgré les difficultés, le Liban dispose d’atouts considérables. Nos professionnels de santé continuent d’offrir des soins de très haut niveau. Le ministère de la Santé, les centres universitaires, les associations de patients, les organisations humanitaires et de nombreuses initiatives locales accomplissent un travail remarquable pour maintenir l’accès aux traitements. Mais ces efforts, aussi importants soient-ils, ne suffiront pas sans une vision nationale fondée sur l’équité.
Nous devons renforcer les programmes de dépistage précoce dans toutes les régions du pays. Nous devons garantir l’accès aux traitements essentiels indépendamment des ressources financières des patients. Nous devons soutenir les familles les plus vulnérables et intégrer la prévention du cancer dans une véritable politique de santé publique. Nous devons également protéger nos infrastructures sanitaires et assurer la continuité des soins même en période de crise ou de conflit.
Le cancer nous adresse aujourd’hui un message clair : la santé n’est pas seulement une question médicale. Elle est aussi le reflet de notre organisation sociale, de nos choix politiques et de notre capacité collective à protéger les plus fragiles. La lutte contre le cancer au Liban ne sera pleinement efficace que lorsque chaque citoyen, qu’il vive à Beyrouth, à Tripoli, à Tyr, à Nabatieh, à Baalbek ou dans un village isolé, disposera des mêmes chances de prévention, de diagnostic et de traitement. Car, face au cancer, l’équité n’est pas un privilège. Elle est un droit fondamental.
Jean El Cheikh
Professeur de médecine et d’hématologie, président du Secours populaire libanais
Tribune - L'Humanité du 16 juin 2026

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