Michel Issa, un ambassadeur américain à Beyrouth peu diplomate

 

L’ambassadeur des Etats-Unis au Liban, Michel Issa, et l’ambassadrice du Liban aux Etats-Unis, Nada Hamadeh Moawad, lors d’une réunion dans le bureau Ovale de la Maison Blanche, le 23 avril 2026 à Washington. ALEX WONG/GETTY IMAGES VIA AFP
Le représentant des Etats-Unis parle sans ménagement dans les dîners en ville et embarasse jusqu’aux cercles du pouvoir, alors même qu’il participe aux négociations entre le Liban et Israël.

Michel Issa, ambassadeur des Etats-Unis à Beyrouth, doit prendre part aux nouvelles négociations entre le Liban et Israël, qui débutent, à Washington, mardi 2 juin. Ce Libanais d’origine participe à ces discussions depuis leur commencement, le 14 avril.
Michel Issa est un ambassadeur américain de son temps : ce n’est pas un diplomate de carrière, il a fait l’objet d’une nomination politique. Seuls 9 % – environ – des ambassadeurs des Etats-Unis de la seconde administration Trump sont du sérail, selon l’agence de presse Reuters. Une proportion qui n’a jamais été aussi basse.
La nomination de cet homme d’affaires parachuté à des fonctions diplomatiques a été annoncée au printemps 2025. Un observateur libanais, curieux, contacte alors un ami bien introduit à Washington pour en savoir plus : « Il m’a rapporté que Michel Issa était un inconnu au département d’Etat, et que [le président] Donald Trump l’avait choisi parce qu’il jouait au golf avec lui et qu’il était libanais… » M. Issa prend ses fonctions en novembre 2025.
Il a auparavant annoncé, lors d’une audition devant le Sénat américain, avoir renoncé à sa nationalité libanaise. Il réserve toutefois sa première sortie publique à son village natal – Bsous, sur les hauteurs de Beyrouth –, où il s’exprime, à la stupéfaction de certains, comme Libanais.
Cet épisode va dès lors nourrir le doute sur son point d’ancrage. Est-ce un Libanais qui parle ou le représentant des Etats-Unis ? « Michel Issa est prisonnier de sa représentation du Liban qu’il a quitté jeune homme, un Liban des années 1970 sous pouvoir chrétien. Or le pays a changé », dit un observateur. « Il faut toujours du temps aux diplomates pour s’acclimater. Michel Issa a été directement lancé dans le bain », loue au contraire une source politique.
L’ambassadeur est en outre réputé avoir l’oreille de Donald Trump. Un autre interlocuteur se montre très critique « d’un homme qui sort souvent de son rôle », mais considère que le Liban n’a pas d’autre choix que de composer avec les Etats-Unis : « Si on veut aujourd’hui un cessez-le-feu avec Israël, c’est la seule porte à laquelle on peut toquer. »
Après la reprise de la guerre entre Israël et le Hezbollah, le 2 mars, l’ambassadeur annonce qu’il a obtenu des garanties israéliennes sur le fait que les villages chrétiens du sud du Liban ne seraient pas attaqués, mais il ne montre pas la même sollicitude pour les autres communautés.

Des propos qui glacent
Au-delà des clivages qu’il suscite dans une société libanaise très divisée vis-à-vis de la politique américaine, M. Issa entretient un malaise chez certains de ses pairs, en raison des raccourcis et petites phrases dont il est un adepte. Il parle sans ménagement de la France, un pays où il a vécu et dont il a obtenu la nationalité. Il incarne la volonté américaine de monopoliser la décision sur la scène du Moyen-Orient, en maintenant à l’écart les Européens.
Même prononcés lors d’occasions officieuses, ses propos sont répétés dans les cercles du pouvoir beyrouthin. Quelques semaines après sa nomination, il affirme ainsi, selon une source bien informée, que la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) est inutile – un leitmotiv d’Israël, alors que le Liban s’inquiète de la disparition programmée de cette force dont le mandat expire le 31 décembre 2026 – ou que le désarmement du Hezbollah est un jeu d’enfant – le président libanais, Joseph Aoun, qui s’est engagé dans ce processus, n’a pourtant cessé d’avertir sur son caractère sensible.
Diverses sources politiques et diplomatiques avec lesquelles Le Monde s’est entretenu rapportent trois autres épisodes qu’elles jugent peu en adéquation avec les réserves attendues d’un ambassadeur. Invité à dîner chez Walid Joumblatt, chef historique de la communauté druze libanaise, M. Issa mentionne ainsi que l’un de ses oncles a été tué, lors des affrontements avec les combattants chrétiens pendant la guerre civile (1975-1990), par les forces druzes – que dirigeait alors son hôte.
Lors d’un autre repas avec des représentants de partis politiques, l’ambassadeur américain presse ces derniers de cesser de qualifier Israël d’« ennemi » – terme employé dans le langage officiel libanais – et d’œuvrer à ce que le Liban mette fin à la situation d’hostilité avec son voisin. Ses propos sont dans la ligne de la politique de Washington, principal allié d’Israël, mais certains convives ont la désagréable impression d’être sermonnés.
Au cours du conflit de 2026, lors d’un autre dîner auquel participe l’avocat Simon Karam, chef de la délégation libanaise à Washington, il laisse entendre que la guerre civile au Liban est inéluctable, alors que des participants viennent d’exprimer la crainte qu’une pression trop forte sur le pays conduise à son éclatement. Des propos qui glacent certains convives, inquiets que ce scénario noir soit aussi banalement exposé, au lieu d’être présenté comme un objectif combattu.
Début mai, M. Issa s’offusque, cette fois publiquement, que le président libanais refuse une rencontre avec le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, dont il prend la défense. Une telle poignée de main serait considérée à l’heure actuelle, alors qu’Israël occupe une partie du Liban, comme un suicide politique par des proches du chef de l’Etat.
Il faut dire que si Beyrouth est sous pression pour négocier, M. Issa l’est aussi. Dans la doctrine qui prévaut à la Maison Blanche, il faut fournir des résultats – or Donald Trump se rêve en faiseur de paix au Proche-Orient. Sollicitée par Le Monde, l’ambassade américaine n’a pas donné suite.

Par Laure Stephan
Le Monde du 02 juin 2026

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