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| Liban : « Toute une génération d’enfants grandit dans l’ombre de la violence, avec des difficultés qui perdureront bien après la fin des combats » |
Au Liban, certains enfants sursautent désormais au moindre bruit. D’autres refusent de quitter la main d’un parent. D’autres encore ne parviennent plus à dormir. Même lorsqu’ils ne sont pas blessés physiquement, les enfants libanais portent les cicatrices invisibles d’un conflit qui détruit leur présent et menace leur avenir.
Car la guerre ne se mesure pas seulement en immeubles éventrés, en écoles fermées ou endommagées ou en hôpitaux endommagés. A hauteur d’enfant, elle se mesure aussi en cauchemars, en troubles du sommeil, en peurs quotidiennes, en silences et en scolarités interrompues. Elle habite le corps, l’esprit et les nuits des enfants. Et ces blessures invisibles peuvent durer toute une vie.
Alors que les bombardements continuent malgré les efforts diplomatiques et les annonces de cessez-le-feu, les enfants au Liban continuent de payer un prix insupportable. En moyenne, 12 enfants sont tués ou blessés chaque jour depuis le 2 mars, selon le représentant du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef) au Liban. Les bombardements israéliens ont complètement détruit 10 écoles, endommagé plus de 30, contraint 300 à la fermeture et impacté directement l’éducation de 250 000 enfants, selon les chiffres des Nations unies. Dans le même temps, 162 attaques contre des services et infrastructures de santé ont directement endommagé 17 hôpitaux et tué 128 professionnels de santé.
Ce bilan terrible aura d’autres conséquences sur les générations à venir : plus de 770 000 enfants sont aujourd’hui exposés à une détresse psychologique accrue. Car un enfant n’a pas besoin d’être directement touché par une frappe pour être blessé par la guerre. Il entend les explosions. Il voit l’inquiétude sur le visage de ses proches. Il subit les déplacements forcés, la perte de son foyer, l’interruption de sa scolarité, l’incertitude permanente. Il observe la mort, parfois de très près. Et tout cela laisse des traces profondes.
Les conséquences sont déjà visibles. L’évaluation rapide menée par l’Unicef, en 2025, est sans appel : 72 % des personnes s’occupant d’enfants ont déclaré que ceux-ci étaient anxieux ou nerveux ; 62 % qu’ils étaient déprimés ou tristes. Sur le terrain, les équipes décrivent des enfants qui ont peur de s’éloigner de leurs parents, qui ne parviennent plus à se concentrer, qui ont perdu l’appétit ou simplement l’envie de jouer.
Un soutien psychosocial adapté
Ces symptômes ne sont ni anodins ni passagers. Sans soutien adapté, ils peuvent s’installer durablement. Nous savons aujourd’hui que le stress extrême vécu pendant l’enfance, surtout lorsqu’il est répété et qu’il survient dans un contexte d’insécurité affective, peut altérer durablement le développement du cerveau. Les circuits de la peur et de l’émotion se dérèglent. La capacité à réguler les émotions, à faire confiance, à apprendre, à se projeter dans l’avenir, peut être gravement compromise.
Le traumatisme n’est donc pas une conséquence secondaire de la guerre. Il en est l’une des blessures les plus profondes et les plus durables. Si nous n’agissons pas maintenant, c’est toute une génération qui risque de grandir dans l’ombre de la violence, avec des difficultés qui perdureront bien après la fin des combats.
Pourtant, nous savons aussi que tout n’est pas joué. Les enfants ont une capacité de résilience extraordinaire, à condition qu’on leur offre un environnement sécurisant, des adultes soutenants et présents, et des espaces où exprimer leurs émotions. C’est pourquoi la santé mentale doit être considérée comme une urgence vitale, au même titre que les soins médicaux ou l’accès à l’eau potable.
Nous appelons donc solennellement toutes les parties au conflit, et ceux ayant une influence sur elles, à respecter et à faire respecter le droit international humanitaire et à protéger les enfants en toutes circonstances. Le cessez-le-feu doit être pleinement respecté et durable, car aucun soutien psychologique ne pourra véritablement produire ses effets si la violence continue.
Nous plaidons également pour un investissement massif et durablement financé dans la santé mentale et le soutien psychosocial au Liban : création d’espaces sûrs pour les enfants, accompagnement des familles, développement de services de proximité et formation des enseignants, travailleurs sociaux et professionnels de santé aux premiers secours psychologiques. Ceux-ci doivent s’accompagner d’un accès aux autres services de base pour maintenir les fondamentaux de la protection des enfants : les organisations humanitaires et de secours doivent se voir accorder un accès sûr, rapide et sans entraves à toutes les zones touchées, en particulier dans le sud du Liban, afin d’acheminer l’aide vitale. De même, le rétablissement de l’éducation, des soins de santé, des réseaux d’approvisionnement en eau et d’autres services de base est une priorité.
Protéger la santé mentale des enfants aujourd’hui n’est pas seulement un impératif humanitaire : c’est une condition essentielle pour que les enfants du Liban puissent, demain, retrouver le chemin de la paix et de l’espoir.
Tribune - Le Monde du 23 juin 2026
Collectif
Josiane Bigot, magistrate, trésorière adjointe à l’Unicef France ; Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, ancien membre du comité de parrainage de l’Unicef France ; Catherine Dolto, psychothérapeute, membre du comité scientifique de l’Unicef France ; Adeline Hazan, présidente de l’Unicef France ; Marie-Rose Moro, pédopsychiatre, membre du comité scientifique de l’Unicef France ; Adrien Taquet, ancien secrétaire d’Etat chargé de l’enfance et des familles, administrateur de l’Unicef France

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