Beyrouth tient à garder la main sur les modalités de l’après-guerre, quand le Hezbollah pousse pour s’en remettre à Téhéran, qui a fait du dossier libanais un volet majeur du protocole d’accord du 17 juin.
L’Etat libanais est face à un dilemme. Comment tirer parti du cessez-le-feu au Liban, obtenu par l’Iran dans le cadre du protocole d’accord signé avec les Etats-Unis, sans laisser la République islamique, et son protégé, le parti chiite Hezbollah, dicter les modalités de l’après-guerre ? Comment reprendre l’initiative à travers les négociations directes qu’il a engagées avec Israël à Washington, et que rejette le mouvement dirigé par Naïm Qassem, sans se laisser enfermer dans une impasse par les exigences israéliennes ?
Alors que la cinquième session des négociations directes entre Israël et le pays du Cèdre se tient à Washington, du mardi 23 au jeudi 25 juin, l’Etat libanais tente de reprendre la main sur le processus qui doit mettre fin à la guerre et lui permettre de restaurer sa souveraineté face aux deux belligérants, le parti chiite et l’Etat hébreu. Depuis le 2 mars, les opérations israéliennes ont fait plus de 4 100 morts au Liban, dont une majorité de civils, tandis que l’armée israélienne a recensé 36 militaires tués.
Dimanche 21 juin, le président libanais, Joseph Aoun, n’a pu que saluer l’annonce par les médiateurs pakistanais et qatari, lors des négociations entre Téhéran et Washington en Suisse, de la mise en place d’une « cellule de gestion des conflits », destinée à consolider le cessez-le-feu entre Israël et le Liban. Le vice-président américain, J. D. Vance, lui, a présenté, lundi, ce mécanisme de déconfliction, aux contours encore flous, lors d’un appel téléphonique avec le principal conseiller du président américain, Jared Kushner, et avec le premier ministre du Qatar, Mohammad Ben Abdelrahmane Al-Thani.
« Nous accueillons toute aide venant de tout pays pour mettre fin à la guerre (…), mais il y a une grande différence entre œuvrer à nous aider et s’ingérer dans nos affaires internes », a rappelé, plus tard, dans une allusion à l’Iran, le président Aoun. « Nous négocions pour nous-mêmes, et n’acceptons pas qu’une autre partie négocie pour nous », a-t-il ajouté. L’Iran s’est, en effet, de nouveau imposé sur le dossier libanais en obtenant de Donald Trump que le pays du Cèdre figure au rang des priorités dans le protocole d’accord qu’ils ont signé, le 17 juin.
Téhéran a utilisé ce levier pour imposer à Israël un cessez-le-feu au Liban. Samedi, la République islamique avait annoncé une nouvelle fermeture du détroit d’Ormuz en représailles à la poursuite des attaques de l’Etat hébreu sur le pays du Cèdre. Sous la pression américaine, le gouvernement israélien a ordonné à son armée de cesser les affrontements avec le Hezbollah. Le mécanisme de déconfliction entre Israël et le Liban sera « le premier test réel » de l’entente entre Washington et Téhéran, a commenté le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi. L’Iran entend poursuivre les négociations sur le Liban durant la période de soixante jours prévue par l’accord, pour obtenir un retrait israélien.
Le Hezbollah galvanisé
Galvanisé par le rôle retrouvé de son parrain iranien au Liban, le Hezbollah a exhorté l’exécutif libanais à renoncer aux négociations directes qui doivent s’ouvrir à Washington, mardi. Il y voit une « capitulation » face au diktat des Etats-Unis et d’Israël. « J’invite le pouvoir libanais à tirer profit du protocole d’entente » américano-iranien, a affirmé, dimanche, le chef du Hezbollah, Naïm Qassem. L’Iran « a fermé le détroit d’Ormuz pour le Liban. C’est une arme entre vos mains (…). Utilisez-la », a-t-il ajouté. Le maintien de forces israéliennes sur le sol libanais est « impossible », et « il n’y a pas de zones de sécurité pour Israël », a-t-il martelé.
Naïm Qassem réagissait aux propos du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, qui a répété que l’armée israélienne restera dans le sud du Liban « aussi longtemps que nécessaire ». Elle peut agir « sans aucune restriction » pour « éliminer les menaces » au Liban, a abondé son ministre de la défense, Israel Katz. « Israël ne se retirera pas de la zone de sécurité au Liban », a-t-il ajouté. L’armée de l’Etat hébreu occupe près de 6 % du territoire libanais, sur une bande d’environ dix kilomètres de profondeur le long de la frontière.
« Il y a une surinterprétation de la part du Hezbollah, qui pense que si l’Iran a obtenu un cessez-le-feu, cela va changer radicalement le rapport de force intérieur, et vider de son sens le processus de Washington, estime une source gouvernementale libanaise. D’un autre côté, il y a ceux qui pensent que l’accord entre l’Iran et les Etats-Unis renforce la position de Téhéran et donc qu’il faut redoubler d’efforts pour que le processus de Washington réussisse. Le juste milieu, que doit adopter l’Etat libanais, est de poursuivre le processus de Washington tout en tenant compte de celui d’Islamabad, en y discutant des sujets que ce dernier n’aborde pas, comme le désarmement du Hezbollah. »
Au pays du Cèdre, des voix s’élèvent contre la place prépondérante que les pourparlers qui se tiennent en Suisse donnent à l’Iran et au Hezbollah sur le dossier libanais. Lundi, le chef des Forces libanaises (FL, un parti chrétien opposé au Hezbollah) a adressé une lettre à J. D. Vance lui enjoignant de séparer totalement le dossier libanais des négociations avec l’Iran et de l’écarter définitivement du dossier. Plus de 400 personnalités libanaises, parmi lesquelles des chiites indépendants, ont exprimé leur soutien aux négociations directes avec Israël. Elles ont appelé à « mettre un terme à la guerre, à l’occupation israélienne et aux ingérences iraniennes » et à « restaurer la pleine souveraineté de l’Etat et consacrer son monopole sur le port des armes » en désarmant le Hezbollah.
La question du désarmement du parti de Dieu
La partie libanaise veut obtenir à Washington un engagement d’Israël à se retirer du sud du Liban et un calendrier. Lors de la précédente session, début juin, le principe de zones pilotes, où seraient établis des mécanismes de retrait israélien et de déploiement simultané de l’armée libanaise, avait été évoqué. Le président Aoun a suggéré que la région de la forteresse de Beaufort, conquise par Israël le 1er juin, soit la première de ces zones. Le président du Parlement libanais, Nabih Berri, propose que chacune des quatre cazas (« districts ») du sud du pays, qui s’étendent du fleuve Litani à la frontière, soit une zone pilote.
« Le désarmement du Hezbollah, on n’en parle plus pour le moment », dit une source gouvernementale, estimant qu’il ne sera pas difficile à mettre en œuvre au sud du fleuve Litani. Une proposition lancée par l’Egypte, et appuyée par l’Arabie saoudite, prône un processus de désarmement graduel qui débouche sur l’intégration des cadres et militants du Hezbollah au sein des institutions étatiques et sa transformation en parti politique.
Le Liban, lui, souhaiterait voir une force onusienne prendre la suite de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), dont le mandat se termine en décembre, pour bénéficier de son apport technique – déminage, destruction de tunnels, surveillance du cessez-le-feu… Les Etats-Unis pourraient s’y opposer, sous la pression israélienne. D’autres options – des unités spéciales au sein de l’armée libanaise, des troupes au sol américaines… – ont été écartées. A Evian-les Bains (Haute-Savoie), mi-juin, les pays du G7 ont appuyé la création d’une force multinationale pour la formation de l’armée libanaise, à laquelle pourraient participer des pays européens, dont la France.
« On est encore au début des discussions et on a l’impression que les Israéliens cherchent à gagner du temps. Le président Aoun est néanmoins confiant que les Américains interviennent pour obtenir des progrès dans les négociations », conclut la source officielle. Une visite du chef de l’Etat libanais à la Maison blanche, courant juillet, est évoquée.
Par Hélène Sallon
Le Monde du 23 juin 2026

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