Les dirigeants des Emirats arabes unis, du Qatar et d’Egypte étaient invités au déjeuner à Evian-les-Bains, où se tenait le sommet du G7, mardi. Donald Trump compte sur les pays arabes du Golfe pour financer des investissements en Iran, après leur avoir imposé une guerre dont ils ont largement contribué à le tirer.
Donald Trump s’émerveille en retrouvant, mardi 16 juin, au deuxième jour du sommet du G7, à Evian-les-Bains (Haute-Savoie), l’homme fort des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, dit « MBZ », ce souverain du Golfe à la voix notoirement si basse qu’il contraint ses interlocuteurs à s’incliner vers lui pour saisir ses paroles. « Vous voyez, quand on est si riche, on peut se permettre de parler d’une voix si douce. Je me demandais juste si quelqu’un pouvait l’entendre. Tu as tellement d’assurance que tu n’as pas besoin de forcer ta voix… Il est génial », affirme le président américain à la presse avant leur entretien à l’Hôtel Royal, où se déroule le sommet.
Si le président émirati s’est rendu en France aux côtés de l’émir du Qatar, Tamim Ben Hamad Al Thani, et du président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi, c’est pour avaler une couleuvre : il vient féliciter Donald Trump pour son « deal » avec l’Iran, ce protocole d’accord signé électroniquement, dimanche, contre lequel « MBZ » a longtemps milité, avant de s’y résigner faute d’option militaire crédible pour mettre un terme à cette guerre.
Ce cessez-le-feu amélioré, dont le texte doit être révélé vendredi 19 juin, lors de la signature officielle, en Suisse, a le mérite de laisser aux monarchies arabes du Golfe quelques semaines de répit, en établissant une désescalade militaire, alors que les bases américaines sur leur sol subissaient encore des frappes de l’Iran avant le week-end des 13 et 14 juin, et en promettant la réouverture du détroit d’Ormuz, dont le blocus étouffe les ports.
« MBZ » a dû se rendre à la volonté de Donald Trump de laisser cette guerre « dans le rétroviseur », lui qui avait tenté de rallier ses voisins du Golfe à l’idée d’une coalition militaire pour rétablir un peu de leur capacité de dissuasion face à l’Iran, réduite à néant par la guerre américaine. « “MBZ” a dû se résoudre au fait que personne n’avait cette volonté, ni à Washington ni dans la région, hormis Israël », constate Andreas Krieg, expert du Moyen-Orient et des sujets de défense au King’s College de Londres.
Selon le quotidien britannique Financial Times, Mohammed Ben Zayed a lui-même appelé Donald Trump, dès le 18 mai, de concert avec les monarques saoudien et qatari, pour le convaincre de donner une chance aux négociations en faveur d’un accord, alors qu’il envisageait de bombarder de nouveau l’Iran.
Le président américain s’entretenait mardi avec « MBZ » et l’émir du Qatar, avec une idée en tête : il compte sur ces deux hommes pour donner corps au fonds de 300 milliards de dollars (258,5 milliards d’euros) que son administration fait miroiter aux Iraniens, afin de sceller un accord sur leur programme nucléaire en soixante jours. Il demande à ses alliés arabes de payer pour clore une guerre qu’il leur a imposée sans les consulter, et dont ils ont largement contribué à le tirer.
L’émir Qatari fait bonne figure à l’Hôtel Royal d’Evian, il sourit lorsque Donald Trump salue ses efforts cruciaux de médiation avec l’Iran, tout en révélant son ignorance : le magnat prétend que l’émir pourrait « franchir à pied la frontière » si dangereuse qui sépare son pays de l’Iran. En réalité, les eaux du golfe Persique, le cœur de cette crise où la marine américaine est déployée, s’étendent entre eux.
Dans les négociations qui s’ouvrent, Washington devra encore solliciter les bons offices du Qatar, qui s’est activé en coulisse, depuis le mois de mai, afin de rétablir un semblant de confiance avec Téhéran. Doha s’est aussi dépensé pour obtenir un second accord, plus discret, entre les monarchies du Golfe et les rallier à une fin négociée du conflit.
« Ce sont les Qataris qui ont œuvré pour trouver un semblant de position commune en faveur d’une désescalade, relate M. Krieg. Ils ont notamment bénéficié du soutien de Dubaï et des émirats les plus liés à l’Iran au sein de la fédération des Emirats arabes unis, mais surtout du frère de Mohamed Ben Zayed, Thanoun, architecte [et conseiller à la sécurité nationale], dès avant la guerre, d’une relation d’interdépendance économique moins conflictuelle avec Téhéran ; il a porté discrètement cette ligne au printemps, à Islamabad », en s’entremettant avec le régime militaire pakistanais, médiateur désigné par Washington.
L’Arabie saoudite en spectatrice
Le Qatar et les Emirats envisagent de longue date des investissements en Iran, gage de stabilité régionale, tout comme l’Arabie saoudite, en dépit de ses difficultés budgétaires. Mais un tel dialogue apparaît encore chimérique au sortir de la guerre. « Les monarchies arabes savent que Trump se lave les mains du Moyen-Orient en signant ce protocole d’accord. Il a échoué à renverser le régime iranien et se désengage. Mais les Golfiens sont loin d’être en mesure de négocier avec Téhéran pour stabiliser eux-mêmes la région. A bien des égards, ils se retrouvent aussi désemparés que l’OTAN et les Européens face à un parrain américain qui n’a aucune idée ni d’inclination pour rétablir l’ordre dans la région », estime Vali Nasr, historien et professeur à l’Ecole des études internationales avancées de l’université américaine Johns-Hopkins et ancien conseiller au département d’Etat.
Le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Salman, brillait par son absence mardi, à Evian. Riyad a œuvré en faveur des négociations, en pesant auprès de ses alliés pakistanais et égyptien, puis il a renoué, comme tous ses voisins, un dialogue bilatéral avec l’Iran, ces dernières semaines. Mais la séquence diplomatique qui s’ouvre le maintient encore en spectateur. Le dossier nucléaire n’est pas le sien, et il se refuse à négocier avec Téhéran un nouveau mode de gestion du détroit d’Ormuz, qui acterait le contrôle accru de l’Iran sur ces eaux.
Le petit sultanat d’Oman s’attire l’hostilité de ses voisins arabes en menant seul ce dialogue, lui qui partage les eaux nationales du détroit avec l’Iran : il cherche à faire avaliser par l’Organisation maritime internationale un système de paiement au passage pour « frais de service ».
« Oman poursuit cette négociation à l’écart, loin des Etats-Unis, qui ont échaudé ses responsables en faisant rudement pression sur eux en mai, et qui n’ont cessé de violer leur espace maritime et aérien pendant la guerre », relève une source diplomatique dans la région. Sur le fond de ce dossier, Mascate demeure l’unique interlocuteur de Téhéran, qui refuse à Washington le moindre rôle dans la définition de l’avenir du détroit.
Alors que Donald Trump répétait à Evian, mardi, que l’Iran ne saurait imposer le moindre « péage » sur le passage à Ormuz, les Etats-Unis comptent adoucir la position de l’Iran en promettant le dégel de ses dizaines de milliards d’euros de fonds bloqués, notamment au Qatar et aux Emirats.
Par Louis Imbert
Le Monde du 17 juin 26

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