« L’abîme est béant » : la puissance militaire et l’impasse stratégique d’Israël après l’accord entre les Etats-Unis et l’Iran

 

Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, à la Knesset, le Parlement israélien, à Jérusalem, le 3 juin 2026. RONEN ZVULUN/REUTERS
L’Etat hébreu, qui avait pour objectif l’élimination de la « menace existentielle » que représente, selon Benyamin Nétanyahou, le régime iranien, a été tenu à l’écart du protocole d’accord conclu dimanche entre Washington et Téhéran. Et l’armée israélienne risque de perdre sa liberté d’action au Liban.

Israël n’a jamais été aussi puissant militairement. Mais l’Etat hébreu se trouve dans une impasse stratégique. Avec le protocole conclu, dimanche 14 juin, par l’Iran et les Etats-Unis, et qui doit être signé vendredi, Israël apparaît à la fois isolé diplomatiquement, affaibli sur le plan politique et contraint sur le plan militaire. « L’abîme est béant » entre les promesses de victoire et le résultat final, a résumé, lundi matin, l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, un des prétendants les plus sérieux lors des élections législatives d’octobre à la succession du premier ministre, Benyamin Nétanyahou, qui s’est lui même déclaré candidat lundi 15 juin.
Les objectifs de guerre étaient ambitieux. « Mes frères et sœurs, citoyens d’Israël, il y a peu de temps, Israël et les Etats-Unis ont lancé une opération visant à éliminer la menace existentielle que représente le régime terroriste en Iran », avait déclaré solennellement Benyamin Nétanyahou au matin du 28 février, alors qu’une première vague de bombardements sur l’Iran venait d’avoir lieu. La guerre devait permettre de faire avorter le projet nucléaire iranien. Elle devait contribuer à faire tomber le régime islamique après avoir éliminé plusieurs de ses dirigeants, dont Ali Khamenei, le Guide suprême depuis 1989, tué lors des premières frappes. Elle devait aussi briser le lien avec les « proxies », les alliés régionaux de l’Iran, et réduire l’armement balistique de la République islamique.
Au vu des premiers éléments sur l’accord – dont le texte complet n’a pas été rendu public et peut révéler des surprises –, la pilule est amère pour le premier ministre, écarté des négociations sur l’Iran par les Etats-Unis, rabroué publiquement à plusieurs reprises par Donald Trump, y compris dimanche, après que l’armée israélienne avait frappé Beyrouth en riposte à des tirs du Hezbollah. Le protocole n’offre aucune garantie sérieuse sur le volet nucléaire, sur les missiles ou sur les « proxies », notamment le Hezbollah, dont l’Iran est devenu le protecteur au point de lancer des missiles vers Jérusalem et Tel-Aviv pour le défendre. « La guerre qui a commencé le 28 février s’est terminée, après quarante jours, sur un immense succès militaire pour Israël et les Etats-Unis, mais malheureusement sur un échec stratégique au niveau des leviers d’influence qu’a gagnés l’Iran – la fermeture du détroit [d’Ormuz] par ce dernier, ainsi que ses menaces et son chantage sur le secteur de l’énergie dans le Golfe », soulignait, avant le week-end, en demandant l’anonymat, une source experte au sein de l’appareil militaro-politique.

Plusieurs fronts
L’impact de cette séquence dépasse le seul théâtre iranien. Après la faillite sécuritaire révélée par l’attaque du 7 octobre 2023, Benyamin Nétanyahou a modifié la doctrine de l’armée, laquelle avait toujours privilégié les guerres courtes. Le traumatisme immédiat et la compréhension que l’Etat avait frôlé un « effondrement » avaient justifié de changer de paradigme. « Nous sommes allés bien au-delà des frontières de l’Etat, jusqu’aux capitales ennemies – presque toutes. Nous avons opéré dans un rayon sans précédent – à une distance extrême – pour repousser des menaces existentielles », expliquait le premier ministre devant des jeunes officiers, en début d’année.
La puissance militaire de l’Etat hébreu lui a permis, de façon inédite, de dominer l’espace aérien de Gaza à Beyrouth, jusqu’à Téhéran. « L’armée de l’air israélienne est le bras stratégique de Tsahal – nous sommes capables de frapper avec puissance dans n’importe quel théâtre ennemi qui menace la sécurité de l’Etat d’Israël », répète le chef d’état-major, Eyal Zamir. Le problème est que l’Etat hébreu combat ainsi sur plusieurs fronts en parallèle sans jamais conclure ses opérations. « L’Iran et le Hezbollah sont plus faibles que jamais, et nous sommes plus forts que jamais – mais notre combat contre eux n’est pas encore terminé », insistait encore Benyamin Nétanyahou, le 8 juin, après des échanges de tirs de missiles entre l’Iran et Israël.
La guerre apparaît comme le seul horizon pour Benyamin Nétanyahou. Mais pas seulement. Comme souvent avec Israël, le rejet de la figure du premier ministre, qui cumule plus de dix-huit années à la tête du gouvernement, obscurcit la perception de l’équilibre des forces. L’affrontement avec l’Iran et le Hezbollah était défendu par les élites politico-militaires, dont les leaders de l’opposition, et une large partie de l’opinion malgré le coût humain et un doute croissant sur son efficacité. Même chose pour Gaza : la riposte, devenue guerre d’anéantissement, a été largement soutenue, même si la question des otages a, temporairement, fracturé la société sur l’ordre des priorités dans la bataille contre le Hamas.
Même les soutiens habituels du premier ministre avaient du mal, lundi, à ne pas apparaître désorientés face à l’abandon par l’allié américain et aux conséquences de long terme. « Il s’agit d’une tentative iranienne – avec le soutien américain – d’inscrire dans l’accord un retour aux lignes du 6 octobre [2023], et jusqu’à présent, elle semble réussir », s’est ainsi désolé Amit Segal, journaliste proche du chef de gouvernement, dans sa newsletter quotidienne. Dit autrement, pour les fidèles du premier ministre, Israël ne revient pas seulement à la situation d’avant la guerre actuelle avec l’Iran, mais à la situation d’avant le 7-Octobre. Donc à l’échec le plus grave du premier ministre, dont la situation personnelle apparaît d’autant plus fragile qu’il avait parié sur la popularité de Donald Trump pour soigner la sienne.

Société radicalisée
Aux yeux des Israéliens, l’armée risque de perdre sa liberté d’action au Liban. Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, l’armée n’avait jamais cessé de frapper le Hezbollah. Elle avait aussi conservé cinq avant-postes qui permettaient de contrôler la zone à proximité immédiate de sa frontière. Avec la guerre lancée contre l’Iran, fin février, puis contre le Hezbollah, début mars, Israël avait étendu la « zone de sécurité », sans toutefois parvenir à empêcher les tirs sur son territoire et contre ses forces engagées au sol dans le sud du Liban.
Lundi matin, le ministre de la défense, Israel Katz, a déclaré que le gouvernement s’opposerait à tout retrait du Liban, quelles que soient les pressions exercées. « La zone sera évacuée de ses résidents locaux, et toutes les infrastructures terroristes, en surface comme en sous-sol (…) seront détruites », a expliqué le ministre en soulignant que l’armée demeurerait également dans les territoires qu’elle occupe en Syrie et à Gaza. « Si l’Iran attaque Israël en raison des événements au Liban, nous frapperons de toutes nos forces et veillerons à ce qu’il comprenne clairement le fossé qui existe entre nos capacités respectives », a encore menacé le ministre.
L’impasse stratégique témoigne d’une difficulté plus large. La société n’a jamais été aussi militarisée et, au sein de l’armée, aussi radicalisée par la présence, désormais massive, de sionistes religieux parmi les officiers supérieurs. Depuis 2023, l’Etat hébreu n’arrive pas à se penser autrement que par la force. Au point que le principal débat, en vue des prochaines élections, est celui de la conscription des haredim, les étudiants en religion ultraorthodoxes, dont la quasi-totalité échappe au service militaire obligatoire depuis des décennies. Un enjeu d’égalité. Mais surtout une urgence pour une armée qui manque de bras – 12 000 soldats, dont 7 000 combattants, selon les projections les plus récentes de l’armée israélienne – pour continuer à faire la guerre.
Ces dernières semaines, l’opposition a beaucoup critiqué le premier ministre en arguant qu’Israël devait aller au bout de la guerre avec l’Iran et ne pas se transformer en Etat vassal des Etats-Unis. « La doctrine d’Israël n’a jamais été de mener une guerre permanente qui épuise la société israélienne, qui épuise les réservistes, l’économie et qui nuit considérablement à notre image à l’international », a expliqué, dimanche, Naftali Bennett, l’autre prétendant le plus sérieux à la succession de Benyamin Nétanyahou, dans un long entretien à The Times of Israel. Avec cette promesse : « Je procéderai de manière radicalement différente, avec des guerres beaucoup plus rapides et intenses, mais menées à leur terme. »

Par Luc Bronner
Le Monde du 15 juin 2026

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