Toutes les guerres ne sont pas de simples affrontements militaires, et toutes les défaites ou échecs n’ont pas tous des conséquences directes. Il existe des moments historiques qui dépassent les limites du champ dans lequel ils se produisent pour révéler des transformations plus profondes dans la structure du système mondial lui-même. De ce point de vue, l’échec de l’agression américano-israélienne contre l’Iran ne peut pas être considéré comme un événement régional isolé, mais plutôt comme le signe d’une crise croissante dans la capacité de l’empire américain à imposer sa volonté au monde, comme il l’a fait au cours des décennies qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique.
Pendant plus de trois décennies, les États-Unis ont agi comme une puissance incontestée. De Bagdad à Belgrade et de Kaboul à Tripoli, la puissance militaire américaine semblait capable de remodeler les États, les régimes et les cartes politiques conformément aux exigences de l’hégémonie impériale. Cependant, l’histoire ne connaît pas d’équilibres de pouvoir fixes, et le capitalisme mondial qui a produit cette hégémonie portait en même temps en lui des éléments de son érosion progressive.
L’essor économique et technologique de la Chine, la restauration par la Russie d’un aspect important de sa capacité stratégique et le rôle croissant des puissances régionales qui refusent la soumission totale à l’hégémonie occidentale ont montré que le monde commence lentement à sortir de la scène unipolaire. C’est dans ce contexte que la confrontation avec l’Iran prend tout son sens.
Il ne s'agit pas simplement d'un État ayant subi une agression et ayant réussi à y résister. Plus important encore, cette résilience s'est manifestée face à une alliance regroupant la plus grande puissance militaire et économique mondiale, soutenue par des ressources financières, médiatiques et de renseignement sans précédent. Dès lors, l'incapacité de cette alliance à imposer ses conditions ou à atteindre ses objectifs stratégiques soulève une question qui dépasse le cadre iranien : que se passe-t-il lorsqu'un empire perd sa capacité à soumettre ses adversaires ?
D'un point de vue structurel, la réponse ne réside pas seulement dans des erreurs tactiques ou des erreurs de calcul, mais dans des contradictions plus profondes liées à la crise même de l'hégémonie impérialiste. L'impérialisme n'est pas une simple tendance agressive ; c'est une étape historique du développement du capitalisme, fondée sur la concentration du capital et la domination de la périphérie par les grands centres. Or, le développement inégal du capitalisme entraîne constamment l'émergence de nouveaux concurrents et l'érosion des fondements de l'hégémonie précédente. Ainsi, la lutte pour l'influence mondiale devient le reflet d'une crise au sein même du système capitaliste.
C’est là que réside toute la portée de l’agression manquée contre l’Iran. Elle représente non seulement une victoire militaire ou politique pour l’un des camps, mais aussi un nouveau chapitre dans le déclin relatif de la capacité des États-Unis à imposer unilatéralement leur volonté. Ce n’est pas seulement l’équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient qui est ébranlé, mais l’idée même qui a gouverné le monde depuis les années 1990 : la conviction que les États-Unis peuvent toujours l’emporter et imposer leurs objectifs.
Cela ne signifie pas pour autant que le nouveau monde émergent soit exempt de contradictions ou de conflits. Les puissances émergentes évoluent elles-mêmes au sein d’un système capitaliste mondial et sont soumises aux calculs de leurs propres intérêts. Toutefois, la transition d’un monde unipolaire à un monde multipolaire limite la capacité de tout centre à monopoliser la prise de décision internationale et offre une plus grande marge de manœuvre aux peuples et aux nations qui cherchent à défendre leur indépendance et leur souveraineté.
C’est pourquoi l’importance des événements survenus aux abords de Téhéran réside non seulement dans ce qu’ils ont révélé de la résilience de l’Iran, mais aussi dans ce qu’ils ont révélé des limites mêmes de l’empire. Les empires ne s'effondrent pas du jour au lendemain ; ils commencent plutôt à se désagréger lorsqu'ils sont incapables de traduire leur supériorité écrasante en soumission effective de leurs adversaires. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui n'est peut-être pas la fin de l'hégémonie américaine, mais c'est sans aucun doute l'un des signes annonciateurs du déclin de l'ère où une seule puissance pouvait régner en maître incontesté sur le monde.
Dr Tannous Chalhoub
Le 17 juin 2026
Traduit de l'arabe par Roland Richa

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