Le leader druze Walid Joumblatt dénonce l’attitude du gouvernement libanais, qui a signé un texte permettant à Israël de poursuivre l’occupation du sud du territoire et donne mission à l’armée du pays du Cèdre de désarmer le Hezbollah, ce qui ne peut que provoquer des tensions.
Chef politique des Druzes pendant cinquante ans, dirigeant du Parti socialiste progressiste jusqu’en 2023, Walid Joumblatt vient de publier ses mémoires : Un destin au Levant. De la guerre civile à la paix incertaine (Stock). Il est un témoin et un acteur clé de la vie politique libanaise.
À ce titre, son regard sur l’accord qui vient d’être signé à Washington entre le gouvernement libanais et Israël montre que la situation est loin d’être stabilisée. Tout est conditionné à la situation sécuritaire et au désarmement du Hezbollah. L’occupation israélienne va perdurer. Les États-Unis, forcés d’inclure le Liban dans leur accord avec l’Iran, utilisent maintenant Tel-Aviv pour dissocier les dossiers. Une aubaine pour Benyamin Netanyahou.
Quel est votre sentiment sur l’accord qui a été signé à Washington entre l’État libanais et Israël ?
C’est une capitulation face à Israël. Parce que dans cet accord-là, il n’est mentionné en aucune place, aucun paragraphe l’accord d’armistice qui a toujours régi les relations entre l’État libanais et Israël depuis 1949. Il est à la base de l’accord de Taëf (signé en 1989, il a mis fin à la guerre civile au Liban, NDLR) et des décisions, des résolutions internationales de l’ONU, depuis la 425, la 426, la 170…
L’armistice, ce n’est pas la paix. L’armistice, c’est un état de non-belligérance, ou bien l’absence de guerre et l’absence de paix. Mais pour contenter Israël, il a été imposé au Liban, avec des subterfuges à Washington, l’idée qu’on allait directement vers la paix. Deuxièmement, c’est un accord très limité. Les Israéliens se retireraient graduellement et l’armée libanaise désarmerait, étape par étape, le Hezbollah.
Ce qui évidemment pourrait engendrer une friction civile au sein du Liban. On impose à l’armée libanaise de faire le sale boulot au moment où il était possible de négocier.
L’État libanais ne demande pas à Israël de se retirer de son territoire ?
Le mot « occupation », celle d’Israël, n’est même pas cité dans cet accord. Il y a simplement le rétablissement graduel de l’autorité libanaise, conditionné par le fait de désarmer le Hezbollah. Et ils ont inventé un nouveau concept, les zones pilotes. Des zones qui seraient politiquement nettoyées de toute présence du Hezbollah.
Comment ? Je ne sais pas. Ça vaut aussi pour les habitants. Ils vont peut-être leur faire passer des IRM et s’ils découvrent que tel Libanais est proche du Hezbollah, il est exclu, interdiction de se réinstaller chez lui. En revanche, s’il n’est pas Hezbollah, il peut revenir.
Comment l’État libanais a-t-il capitulé, pour reprendre vos termes ?
Cela s’est produit dans le cadre de guerres successives engendrées par l’Iran depuis 2024 jusqu’à 2026 et dans une période de tensions internes au Liban avec un État traversé par une tendance de droite très forte. Celle-ci a favorisé le type de capitulation qu’est cet accord signé à Washington.
Cela me rappelle l’accord du 17 mai 1983 (signé entre le Liban et Israël censé mettre fin à l’état de belligérance entre les deux pays, à la suite de l’invasion israélienne du Liban, en 1982, annulé en 1984, NDLR), qui, en fait, a perpétué l’occupation israélienne.
C’est la même chose aujourd’hui, mais à l’époque les conditions étaient différentes. Le monde arabe était différent. Il y avait les Soviétiques et les Syriens face aux Américains et aux Israéliens avec leur allié au Liban. Nous d’un côté et la droite libanaise de l’autre.
Les États-Unis jouent-ils un double jeu ?
L’accord irano-américain a montré qu’il existait une lutte d’influences entre les deux grands pôles existant maintenant au sein de l’administration, représentés par le vice-président J. D. Vance d’un côté et Marco Rubio, le secrétaire d’État de l’autre. Rubio joue la carte de la droite libanaise, avec Israël. Vance joue la carte iranienne, iranienne-arabe, iranienne-américaine.
Quelles peuvent être les répercussions régionales ? On pense évidemment à la Syrie, puisque Donald Trump a même évoqué Ahmed Al Charaa pour aller combattre le Hezbollah à la place d’Israël.
Ce sont des plaisanteries de Donald Trump qui veut entraîner la Syrie dans une histoire contre ses intérêts. Le président syrien a très bien répondu. Il est hors question qu’il intervienne au Liban. Il a beaucoup d’autres chats à fouetter en interne.
La reconfiguration de la région à laquelle on assiste – la guerre menée contre l’Iran a amené les pays du Golfe à se positionner différemment – peut-elle avoir des effets pour le Liban ?
Encore une fois, ce qui se passe me rappelle simplement l’accord de capitulation qui avait été conclu en 1983 et que nous avions combattu militairement à l’époque. Face à cela, il faut former un front d’opposition politique à cet accord.
Pierre Barbancey
L'Humanité du 28 juin 2026

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