| Amnesty International mets en lumière l'accélération de la colonisation israélienne en Cisjordanie. © IMAGO / APAimages |
À l’ombre de Gaza, la Cisjordanie. Dans un rapport intitulé « Éradiquer toute présence palestinienne : le nettoyage ethnique des communautés bédouines et pastorales de Cisjordanie par Israël » publié ce mercredi 10 juin, Amnesty International documente un processus qui perdure depuis des décennies, mais qui connaît une nette intensification depuis le 7 octobre 2023.
Sous l’égide du gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou, au pouvoir depuis 2022, les colons israéliens n’ont cessé de prospérer dans la région, voyant le nombre d’avant-postes augmenter de manière significative. Une envolée qui s’accompagne d’une recrudescence des violences des colons à l’encontre des Palestiniens, sous les regards complices de la police, de l’armée et de la justice.
Selon l’ONG, qui s’appuie sur plusieurs dizaines de témoignages et d’analyses vidéos, la colonisation de cette terre occupée, rendue possible par d’importants investissements publics, a désormais atteint un niveau record. « La violence des colons n’est pas une anomalie mais fait partie intégrante d’une politique étatique organisée », peut-on lire en préambule du texte.
Le budget du ministère des Colonies a augmenté de 122 % en trois ans
Pour ce rapport, Amnesty a mené plusieurs dizaines d’entretiens, dont 45 avec des Palestiniens vivant en Cisjordanie. La période étudiée s’étale de janvier 2023 à décembre 2025, même si l’organisation de protection des droits humains précise que ce processus n’a malheureusement pas faibli depuis.
Le premier point saillant porte sur les financements de ce nettoyage ethnique. En effet, l’arrivée au pouvoir de figures de l’extrême droite a mis un coup d’accélérateur. Sur ce point, Amnesty cite par exemple Bezalel Smotrich, ministre des Finances, qui a déclaré : « Les colons héroïques qui vivent ici sont le fer de lance du sionisme, et ils ont besoin d’être en sécurité… Nous sommes là pour construire avec eux et pour mettre en valeur ces terres. »
Sur trois ans, le budget alloué au ministère des Colonies et des Missions nationales a augmenté de 122 %, atteignant les 254,5 millions de dollars en 2026. En 2023, le même gouvernement a octroyé 1,1 milliard de dollars au ministère des Transports pour le développement et la modernisation du réseau routier, qui profite amplement aux colons. Fin 2025, Benyamin Netanyahou et ses alliés d’extrême droite ont adopté un plan de renforcement et développement des colonies à hauteur de 616 millions de dollars.
À ces dépenses gouvernementales s’ajoutent aussi des soutiens financiers directs. En 2023, les autorités israéliennes ont versé 8 millions de dollars à une centaine d’avant-postes, principalement pour acquérir du matériel de défense. L’année suivante, le ministère des colonies a renforcé l’enveloppe en accordant pas moins de 24 millions de dollars afin de financer la sécurisation de ces installations illégales, en plus d’y envoyer des véhicules militaires.
Plus de 3 000 habitations palestiniennes détruites en trois ans
Cette manne financière se traduit par une augmentation de la construction de colonies, et donc de la destruction d’habitations palestiniennes. Amnesty relève une envolée de la construction de nouveaux logements de colons : alors qu’on en comptait en moyenne 5 443 par an entre 2012 et 2022, le gouvernement au pouvoir a fait la promotion de projets de construction de 20 785 logements par an entre 2023 et 2025. Sur la seule année 2025, le conseil supérieur de l’urbanisme israélien a approuvé la construction de 27 941 logements.
À l’inverse, les projets de constructions palestiniennes sont quasi systématiquement rejetés. En 2023, aucun projet n’a été autorisé et seuls 9 logements ont vu leurs permis accordés en 2024. Entre janvier 2023 et avril 2026, 3 407 maisons palestiniennes ont été détruites par les autorités israéliennes, provoquant le déplacement de 2 996 personnes.
Parmi les projets de logements israéliens, nombreux sont en réalité des avant-postes qui visent à grignoter les terres palestiniennes. Selon l’ONG israélienne Peace Now, citée par Amnesty, on dénombrait 363 avant-postes à la fin avril 2026 en Cisjordanie. 212 ont été créés depuis l’arrivée au pouvoir de l’actuel gouvernement, dont certaines dans la zone B, en totale violation des accords d’Oslo.
À titre de comparaison, entre 1996 (date à laquelle les premiers sont apparus) et 2023, 151 avant-postes avaient été créés, soit moins de la moitié du niveau actuel. Depuis janvier 2023, les autorités israéliennes ont également légalisé, rétroactivement, au moins 39 sites. Au total, selon Peace Now, on comptait 102 nouvelles colonies en date du 30 avril 2025, un niveau record.
Plus de 4 000 attaques de colons depuis le 7 octobre
À cette offensive territoriale s’ajoute la violence quotidienne des colons envers les Palestiniens. Selon les dernières données du bureau OCHA des Nations Unies, 1 086 Palestiniens ont été tués depuis le 7 octobre 2023 dans plus de 4 000 attaques de colons.
Selon l’analyse d’Amnesty, cette violence s’articule autour de trois stratégies principales. D’abord, les attaques se concentrent au niveau des logements, des villages et des biens matériels. Ensuite, les colons ont recours à des techniques de harcèlement des populations via des menaces ou des agressions physiques. Enfin, ils attaquent aussi l’activité agricole en visant les pâturages, les cultures ou les accès à l’eau, quand ce n’est pas directement le bétail qui est ciblé.
Ces attaques prolifèrent surtout grâce au laisser-faire des autorités israéliennes, si ce n’est leur promotion directe. Dès novembre 2023, le ministre de la Sécurité Nationale, Itamar Ben Gvir, demandait aux gradés de la police de ne tout simplement pas appliquer la loi aux colons commettant des infractions envers les Palestiniens.
Un an après, son homologue de la Défense, Israël Katz, suspendait la possibilité de prononcer des détentions administratives envers eux. Sur la question de l’impunité judiciaire, Amnesty s’appuie sur le travail de l’ONG israélienne Yesh Din qui chiffre à 94 % le taux d’enquêtes sur des infractions commises par colons classées par la justice entre 2005 et 2025.
Au laxisme judiciaire sciemment entretenu s’ajoute le soutien militaire. Dans son étude, Amnesty International fait état d’au moins 14 cas documentés, où l’armée israélienne au mieux laisse faire, et au pire semble agir en coordination avec les colons.
Arthur Dumas
L'Humanité du 10 juin 26
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