Dans le sud du Liban, sur un champ de ruines, le Hezbollah revendique la victoire face à Israël

 

Le cheikh chiite Hassan Hariri, de retour dans son village après l’annonce d’un accord de cessez-le-feu entre les Etats-Unis et l’Iran, récupère des livres religieux dans sa bibliothèque détruite à Deir Qanoun, dans le sud du Liban, le 15 juin 2026. MOHAMMED ZAATARI/AP
Des milliers de Libanais qui avaient fui les combats ont commencé à retourner dans les villages situés au sud du fleuve Litani, lourdement bombardés durant les 105 jours de guerre. Le parti milice chiite se sent conforté, face à l’Etat libanais et à Israël, par le protocole d’accord entre Washington et Téhéran.

Deux fleurs roses se sont posées sur la dalle de béton nue. « C’est l’œuvre de Dieu », s’extasie le cheikh Hassan Hariri à la vue de cette délicate ornementation sur la tombe de son petit-fils de 20 ans, Hassan. Sous une autre tombe, couverte de pierres, repose son neveu de 36 ans, Mohamed. Les deux combattants du Hezbollah ont été tués, fin mai, dans l’immeuble familial qui fait face au cimetière de Deir Qanoun, dévasté par l’explosion. Revenu pour la première fois dans son village du sud du Liban, depuis le début de la guerre entre le Hezbollah et Israël, le 2 mars, le cheikh chiite récite une prière.

« Nous sommes si fiers. La victoire nous appartient. Nous avons brisé l’ennemi. C’est l’œuvre de Dieu, de l’Iran et du Hezbollah. Si les Etats-Unis sont honnêtes, le cessez-le-feu tiendra. Les Israéliens devront, tôt ou tard, quitter nos terres », est convaincu le vieil homme de 78 ans. Il salue des voisins et part fouiller les décombres, à la recherche de ses livres religieux. Comme lui, des milliers de Libanais ont pris, lundi 15 juin, le chemin du Liban sud, après l’annonce d’un accord entre les Etats-Unis et l’Iran. Parrain du Hezbollah, l’Iran a insisté pour qu’il inclue un cessez-le-feu au Liban.

« C’est un jour de victoire pour les martyrs et leurs familles, pour ceux qui ont perdu leur maison et pour les déplacés. C’est un jour de victoire pour l’Iran et la résistance. La force du Hezbollah, c’est la résistance et non le gouvernement libanais », clame Salman Harb, le responsable de la communication du Parti de Dieu pour le sud du Liban, devant des journalistes qu’il guide à travers des villages, lourdement bombardés durant les 105 jours de guerre, qui ont fait 3 800 morts, dont une majorité de civils.

La victoire que revendique le Hezbollah a des allures de dévastation. Sur la route qui relie Tyr (Sour), la cité côtière, à Tibnine, près de la « ligne jaune » qui délimite la zone de 600 kilomètres carrés encore occupée par l’armée israélienne dans le sud du Liban, les villages sont amplement détruits. La plupart des 70 000 unités de logement entièrement détruites durant la guerre sont situées dans le sud du pays. De jeunes hommes fouillent les décombres à la recherche de corps. Face à Israël, dont la supériorité militaire est incontestable, le Hezbollah se satisfait d’avoir montré une forme de résilience, en dépit de nombreuses pertes dans ses rangs – plus de 3 000 combattants, selon l’armée israélienne.



Victoire stratégique
Le centre de Srifa est réduit à l’état de ruine. « Il y avait des frappes presque tous les jours. Une centaine d’unités de logement ont été détruites. Les quatre équipes de secouristes de la ville ont été ciblées par des frappes israéliennes ; la plupart sont morts en martyrs », affirme Abou Hassanein, un combattant du Hezbollah de 43 ans, devant la carcasse incendiée d’une ambulance ciblée par un drone israélien, fin mai. Ce professeur de philosophie, qui a envoyé sa femme et ses trois enfants se réfugier à Beyrouth, dénombre plus de 50 morts dans la ville de 10 000 habitants, des civils et des « hommes qui défendaient leurs terres ».

L’Iran a offert au Parti de Dieu une victoire stratégique face à Israël et à l’Etat libanais, qui voulaient dissocier le dossier libanais du dossier iranien. La liberté d’action de l’Etat hébreu est désormais limitée par son allié américain. Une entaille au cessez-le-feu au Liban pourrait hypothéquer l’accord avec Téhéran. Le président américain Donald Trump « n’a pas réussi à éradiquer le Hezbollah donc il a accepté cet accord pour son propre intérêt, qui est d’arrêter la guerre. Ce cessez-le-feu oblige le Hezbollah. Si Israël l’accepte, c’est une victoire pour nous. S’il le viole, alors nous reprendrons la guerre », affirme Salman Harb.

L’Etat libanais n’a pas réussi à obtenir cette concession d’Israël dans le cadre des pourparlers directs engagés à Washington. Les deux parties s’étaient entendues, le 3 juin, sur un cessez-le-feu conditionné à l’arrêt des tirs du Hezbollah et à son retrait au nord du fleuve Litani, ce que le parti chiite a refusé. « C’est nous, désormais, qui négocions », se réjouit Salman Harb. Le président libanais, Joseph Aoun, n’a pu que saluer, lundi, l’accord entre Washington et Téhéran, lors d’un appel avec le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghtchi. Il a exprimé l’espoir que cet accord soit « un pas positif vers une baisse des tensions (…) et ouvre la voie à des solutions diplomatiques » pour rétablir la souveraineté du Liban, « une priorité nationale ».

Nouvelle stratégie de défense
Dans le village d’Al-Ghandouriyé, un char de l’armée libanaise barre la route vers la vallée du Houjeir. Deux kilomètres plus loin se trouvent les premières positions israéliennes, dit un soldat. Les Israéliens ont tenté de prendre ce village stratégique, qui connecte Tyr à Marjeyoun et à Bint Jbeil. Les combats ont quasiment rayé le village de 1 500 habitants de la carte. « Environ 90 % des maisons sont détruites, le reste est inhabitable. Il faudra deux à trois mois pour déminer le village, mais les gens sont prêts à revenir dormir dans des tentes », assure le maire, Mohamed Nader.

Dans la zone occupée par Israël, visible depuis le belvédère, la colline sur laquelle est perché Qantara se distingue des collines verdoyantes alentour par sa teinte rougeâtre. La végétation a été soufflée par l’explosion provoquée le matin, par l’armée israélienne, d’un tunnel qui se trouvait dans ses entrailles. « Le tunnel faisait 10 kilomètres. Ce n’est un secret pour personne : toutes les collines du sud du Liban sont truffées de tunnels, connectés ensemble pour permettre aux combattants de se déplacer à couvert », reconnaît Salman Harb.

Le Hezbollah aura du mal à maintenir un discours de victoire aux populations du sud du Liban si Israël continue d’occuper la bande frontalière et d’empêcher leur retour. Lundi, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a confirmé que son armée entendait rester dans cette zone « aussi longtemps qu’il faudra pour protéger notre pays ». Salman Harb affirme que le retrait israélien figure dans l’accord entre Téhéran et Washington, dont le contenu n’a pas été rendu public. Un responsable américain a démenti ce point, lundi.

« Le plus important est que nous soyons les bienvenus au sud du Litani. Le Hezbollah n’est pas un appareil militaire, ce sont les enfants du pays », poursuit le responsable du parti chiite. L’accord régional ne fait pas mention du sort des groupes alliés à l’Iran, alors que les Etats-Unis, Israël et le Liban exigent le désarmement du Hezbollah. « Israël n’est pas venu à bout du Hezbollah. Nous sommes prêts, avec le gouvernement, à discuter, mais ce dernier doit reconnaître l’équilibre des forces au Liban », revendique Salman Harb.

Le Parti de Dieu se dit prêt à discuter avec l’Etat libanais d’une nouvelle stratégie de défense. « Elle a trois piliers : la résistance, l’armée et le peuple. C’est essentiel, car nous avons Israël comme voisin et parce que l’armée libanaise n’a pas pu lui faire face », argue le responsable du Hezbollah. Le message ne peut être plus clair : l’issue de la guerre, telle que la conçoit le parti chiite, est le retour au statu quo qui prévalait avant le 7 octobre 2023, et l’ouverture d’un front de soutien au Hamas palestinien dans la bande de Gaza.

Par Hélène Sallon
Le Monde du 16 juin 26

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