Cachez ces armes

 

Johannes Helder - Hidden Man, Armed with a Pistol (Homme caché, armé d’un pistolet), 1901.
Nouvelle dégradation des relations franco-israéliennes : à quelques jours de l’ouverture du salon de l’armement terrestre Eurosatory, un des principaux du genre, le conseil de défense français refuse la présence d’officiels du gouvernement du premier ministre Benyamin Netanyahou, et enjoint les entreprises israéliennes d’armement de ne pas exposer de matériels offensifs, invoquant le non respect par Tel-Aviv des cessez-le-feu conclus au Liban et à Gaza.

Nous reconnaissons le droit d’Israël, comme tout État, à se défendre contre les agressions dont il est la victime. Nous avons indiqué aux organisateurs de ce salon que seuls les matériels défensifs pourront être exposés », a indiqué le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, à la suite de la décision du conseil de défense.
Cette décision n’est pas la première du genre : en 2024, lors de la précédente édition d’Eurosatory, la participation israélienne avait tout simplement été refusée, dans un contexte déjà de guerre à Gaza — une exclusion finalement suspendue par le tribunal de commerce de Paris, car jugée « discriminatoire », ce qui avait permis aux exposants israéliens d’être accueillis un peu plus tard au salon Milipol, spécialisé dans la sécurité intérieure. Au salon aéronautique international du Bourget, l’an dernier, les stands de Rafael et d’autres sociétés israéliennes d’armement avaient été « bâchés » au dernier moment, après leur refus d’en retirer les armes offensives.
Des mesures similaires ont été prises l’an dernier par les autorités britanniques et espagnoles. Elles témoignent de l’isolement croissant dans lequel se trouve l’actuel régime israélien, aux prises avec trois guerres (1), dans une « fuite en avant » que même son allié organique américain peine à ralentir, et otage de l’aile la plus radicale de sa classe politique. La violation permanente du cessez-le-feu conclu avec le Liban, et la décision du président israélien d’étendre sa zone d’intervention dans le sud de ce pays, avec dans la foulée la prise de possession le 31 mai de la forteresse de Beaufort, drapeau à l’appui, ont conduit Paris — traditionnel « protecteur » du Liban — à réclamer le jour même une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies.
Sur un temps plus long, les entraves mises à la survie d’un « État palestinien » dont Paris avait cherché à orchestrer une vague de reconnaissances en septembre 2025, ou l’adoption récente par le parlement israélien de la peine de mort à l’usage exclusif des Palestiniens ont pesé aussi dans la prise de distance de Paris, considéré pourtant comme un allié habituel de Tel-Aviv, comme la quasi totalité des pays européens.

Comportement troublant
Israël n’a pas manqué de dénoncer cette décision française « honteuse », mise sur le compte d’un « calcul politique et commercial », et d’une « guerre juridique et médiatique ». Le ministère israélien de la défense, déplorant être dans l’incapacité de participer au salon ou d’y installer un pavillon national, considère cette mise à l’écart comme correspondant à « un schéma profondément troublant dans le comportement de la France ces dernières années ».
Près d’une trentaine d’entreprises israéliennes étaient inscrites à cette édition du salon Eurosatory, ouvert du 15 au 19 juin au parc des expositions de Paris Nord Villepinte, où on s’attend à une affluence record — guerres en Ukraine et en Iran obligent. Celles qui maintiennent leur participation devront axer leur exposition sur les armes anti-missiles ou anti-drones, les radars et autres « dômes », les véhicules de protection et services, les logiciels et solutions cyber, etc., en écartant les roquettes, missiles, canons ou chars d’assaut.
Au vrai, Israël, qui est dans le top 10 des plus grands exportateurs mondiaux d’armement, et se montre particulièrement efficace dans tout ce qui est drones, missiles, radars, etc., n’a pas un besoin vital de ce débouché parisien. Ses matériels font leurs preuves tous les jours dans les combats. Les ventes ont atteint un nouveau record en 2025 — 19 milliards d’euros, dont un tiers en Europe — pour la cinquième année consécutive, avec une hausse de près de 30 % par rapport à l’année précédente, selon les chiffres opportunément publiés mardi par le ministère israélien de la Défense.
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Rouage-clé
Mais, outre qu’Eurosatory est une des principales vitrines pour la défense terrestre et aéroterrestre, attirant des délégations militaires industrielles du monde entier, ce salon est un rouage-clé pour l’accès à l’écosystème européen, stratégique pour les exportations israéliennes. Les petites et moyennes entreprises de défense israéliennes pourraient en souffrir, plus que les grands groupes. De plus, ces évictions successives finissent par créer un précédent, et pourraient inspirer d’autres forums internationaux d’armement.
La base industrielle et de défense israélienne, championne de l’export, est un soutien indispensable pour le financement de l’effort de guerre, estimé à 62 milliards d’euros entre 2023 et 2025, toutes dépenses confondues — coûts militaires, besoins civils, pertes de revenus fiscaux. Mais ce montant paraît sous-évalué, alors que 350 000 réservistes se sont succédé dans les forces israéliennes durant la même période, pour un coût de 250 euros par jour, soit à eux seuls pour 55 milliards d’euros. Les dépenses de défense absorbent en tout cas près de 10 % du PIB du pays, deux fois plus que les années précédentes.
Sur le plan commercial, dans le secteur de la défense, les relations franco-israéliennes sont restées intenses, même s’il s’est toujours agi de montants très limités : 16 millions d’euros en 2025, soit 0,2 % du total des livraisons d’armement françaises dans le monde. Un document sur « les dessous des exportations militaires françaises vers Israël » (publié sur le site de l’Union juive française pour la paix le 7 avril 2026) a relevé l’envoi entre 2023 et mars 2026 de 525 cargaisons de produits par des fabricants français vers des entreprises industrielles israéliennes de défense, notamment Elbit Systems, premier fabricant d’armes du pays. Les exportateurs français assurent respecter les réglementations françaises et internationales, une large partie des produits français à destination d’Israël étant des composants intégrés dans des matériels destinés à être réexportés dans des pays tiers, et l’autre restant à usage exclusivement défensif. Selon l’Observatoire des armements, « le champ d’application de ces composants est beaucoup plus large qu’“un usage défensif” ou que l’équipement du “dôme de fer” : drones, missiles, satellites. »

Geste politique ... hypocrite
Dans le contexte tendu autour du débat sur des « crimes contre l’humanité » commis par l’armée israélienne en réplique aux assassinats terroristes palestiniens d’octobre 2023, un rassemblement a été organisé en avril dernier en banlieue parisienne autour d’un site de Thales, qui fournit des composants électroniques pour des drones ou avions ; un autre à Fos sur Mer, en août 2025 pour alerter sur le chargement d’un cargo à destination de Haïfa, ou sur l’aéroport Charles de Gaulle en octobre, où des organisations non gouvernementales et des syndicats ont dénoncé des envois successifs de matériel de guerre… Une contestation permanente, qui oblige les entreprises concernées à protester régulièrement de leur bonne foi. Et a donc incité les autorités à faire ce geste politique à l’encontre cette fois des exportateurs israéliens.
On peut certes objecter qu’il y a une certaine hypocrisie dans cette mesure gouvernementale : la France, en passe ces jours-ci par exemple de décrocher un nouveau méga-contrat de vente de chasseurs Rafale en Inde, et qui est actuellement le deuxième vendeur d’armes du monde, ne prend pas toujours de telles pincettes lorsqu’il s’agit de proposer sur les salons ses propres armements. En outre, la distinction entre armes offensives et défensives n’est pas toujours facile à faire : après tout, c’est l’usage le plus souvent qui en décide. Mais, en attendant, cachez ces armes que je ne saurais voir…

Philippe Leymarie
Le Monde-diplomatique de juin 2026

(1) Gaza, Iran, Liban - pour ne rien dire d’une quatrième : la mainmise militaire sur la Cisjordanie.

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